Michel Vovelle, un missionnaire de l’iconographie

Texte paru dans Historiens géographes, publié dans le numéro 444, novembre 2018, p. 11-13.

Michel Vovelle, un missionnaire de l’iconographie

Michel Vovelle (1933 – 2018), historien moderniste, a connu une carrière linéaire : reçu major à normale sup’, agrégé en 1956, assistant à l’Université d’Aix-Marseille en 1961, puis professeur titulaire de chaire après sa soutenance, enfin professeur à Paris 1 – Panthéon-Sorbonne et directeur de l’Institut d’Histoire de la Révolution française à partir de 1983 jusqu’à sa retraite en 1993. Il s’est d’abord intéressé à l’histoire des pratiques religieuses via l’étude de plusieurs milliers de testaments en Provence au XVIIIe siècle pour sa thèse d’État préparée sous la direction de Marcel Reinhard puis d’André Latreille après la retraite du premier, soutenue en 1971 (Piété baroque et déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle), puis publiée en 1973 chez Plon.

Des années durant, il s’est imprégné de l’époque, de ses églises, de ses décors et de toutes les sources iconographiques qui sont des marques de dévotion particulièrement nombreuses dans cette région à la piété tridentine et baroque. Athée, très tôt encarté au parti communiste (1956) auquel il restera fidèle bien que critique, il a compris que les marques de la piété pouvaient être un indicateur de la religiosité, peut-être même de la foi en ce XVIIIe siècle de plus en plus libéré des contraintes religieuses. D’où l’emploi des termes « christianisation » et « déchristianisation » dans ses nombreuses études et l’envie, très tôt exprimée, de franchir le Rubicon, à savoir 1789 ! Sa méthode et ses résultats ont d’emblée suscité critiques et interrogations et Vovelle rappelait lui-même « l’accueil terrifiant » lors d’une réunion de la Société d’Histoire moderne en 1964 et surtout le commentaire d’Albert Soboul, « je ne me permettrai jamais pour ma part de soumettre à l’analyse quantitative un phénomène de l’ordre de la foi » [1]. Il n’a jamais oublié ce contact avec celui auquel il devait succéder à la Sorbonne. D’autres historiens mettaient en cause sa méthode qui, en étudiant au plus près des archives les pratiques de dévotion sur un territoire très vaste croisait la sociologie, la géographie, l’ethnologie, l’histoire de l’Art dans une perspective historienne de grande ampleur. En étudiant les pratiques religieuses (testaments inclus) Michel Vovelle en cherchait le sens, celui de la dévotion et du sacré, de la protection et de l’angoisse de la mort. Il y les traces qu’elles ont laissées, que ce soit dans les paysages, dans le bâti, dans les esprits voire… lâchons le mot, dans les « mentalités ».

Des mentalités aux représentations

Comment cette célèbre « histoire des mentalités » a-t-elle été la marque des chercheurs d’Aix, avant que le terme et son acception ne soient rejetés pour être remplacés par l’idée de « représentation »[2], puis d’histoire du sensible[3]. Bien qu’il soit hasardeux de chercher des généalogies dans les méandres de la production des historiens obéissant souvent au hasard des opportunités ou des rencontres individuelles, il est important de s’arrêter un peu sur le cas aixois et la place très grande que l’iconographie historique a pu y prendre[4]. Publié à l’occasion du vingtième anniversaire du laboratoire TÉLEMMe[5], un entretien avec Régis Bertrand revient sur la collecte de documents opérée dès les années 1960 par des chercheurs qui ne s’attachent pas tout de suite aux conditions d’énonciation des archives. Pour étayer son propos, R. Bertrand donne l’exemple des études des spécialistes d’histoire religieuse qui fondent leurs travaux sur les écrits des visites pastorales pour déterminer la pratique religieuse à l’époque moderne, alors que les monitoires des évêques avaient justement pour fonction de contrôler, voire de redresser les pratiques religieuses des fidèles dans leurs paroisses. Il y a là un biais qui change la donne pour les résultats. Le questionnement sur les méthodes va devoir s’affiner lorsque Jacques Le Goff fait remarquer que le terme de « mentalités » ne figure pas dans le vocabulaire de ceux qui auraient dû s’en emparer de prime abord, les historiens du psychisme. Autant les historiens des mentalités pouvaient se rapprocher des ethnologues et fonder une « ethnohistoire » pour l’étude des pratiques funéraires en particulier, autant le dialogue a été impossible avec les historiens du psychisme ou de la psychanalyse[6]. Avec le bagage culturel assez conventionnel de l’Université de l’époque, il était encore difficile d’appréhender des rationalités différentes des nôtres, à tel point que Stuart Clark a pu écrire, à propos des historiens de la religion, que leurs descriptions de la foi des paysans aboutissaient à de véritables erreurs[7]. Pourtant, même si la terminologie faisait débat, plusieurs productions, essentiellement d’origine étrangère, commençaient à ouvrir le chantier de l’étude des marginaux, pauvres, criminels, déclassés de toutes sortes, de leurs façons de vivre et de se représenter la société et le monde environnant[8]. Au final, le passage de l’« histoire des mentalités » à l’« histoire des représentations » se serait opéré grâce à l’observation de Philippe Joutard rapportant qu’il avait entendu des témoins lui soutenir avoir vu des Allemands à Marseille en 1940… Les sources devront être traitées différemment, mais assistait-on à un « désenchantement des sources » comme l’écrit R. Bertrand ou plutôt à un renouvellement profond des méthodes d’analyse ? La réponse étant dans la question, concluons à la richesse du changement d’optique ainsi opéré, les sources iconographiques religieuses ou politiques ouvrant des voies nouvelles à une sociohistoire de l’époque moderne.

Comment l’image vint à Vovelle

La richesse de la recherche aixoise provient de la stabilité de ses équipes de chercheurs, affirmation qui va à l’encontre des injonctions des autorités de tutelle. Certes, s’il y a risque de fermeture, voire peut-être de clientélisme dans le recrutement et la promotion sur place, il y a aussi une continuité dans les axes de recherche, dans les projets collectifs qui sollicitent tant d’énergie que l’on est navré de les voir s’affaisser parce que l’un ou l’autre de ses initiateurs est parti en mutation. Sous l’impulsion des recherches de Vovelle, l’équipe aixoise a rapidement cherché à théoriser le chantier de « la demande de l’Histoire dans le champ de l’iconographie » comme il l’a écrit dans le colloque Iconographie et histoire des mentalités en 1976, puis dans une table ronde du CNRS en 1981[10]. Dans ces deux ouvrages, Vovelle et ses collègues énumèrent le champ des possibles, l’iconographie religieuse tenant la place la plus importante. La table ronde du CNRS, à laquelle participaient entre autres des conservateurs d’institutions patrimoniales comme Jean Adhémar (BnF), Jacques Foucart (Louvre), Michel Melot (BnF) ou Roger Barie (Inventaire général), s’ouvre sur un article méthodologique dans lequel Vovelle rappelle que, si l’attraction pour l’image n’est pas nouvelle, son questionnement doit être profondément renouvelé. Considérée à présent non plus comme l’illustration ou le support d’un discours mais comme une source à part entière, elle doit être traitée avec des méthodes d’analyse sérielle, introduire des critères de classement, prendre en compte les émetteurs, les destinataires, les voies de diffusion et de circulation. Puis, précisant les rapports historiens/historiens de l’art : « reste que dans un contexte où tout est devenu témoignage même l’expression la plus vulgaire ou anonyme, la demande de l’historien des mentalités qui se différencie ici de celle de l’histoire de l’art conduit à un cahier des charges reformulé et considérablement alourdi »[11].

C’est précisément là que certaines incompréhensions ont pu surgir dès lors que les chercheurs utilisant prioritairement l’iconographie pour construire leurs études ont parfois utilisé les images comme preuve : voir des nappes blanches sur le Repas des Paysans de Le Nain doit-il être interprété comme un signe religieux, la scène étant une transposition de l’Eucharistie, comme l’écrit Joël Cornette[1é] ou bien, peut-on accepter avec Anne Fillon que dans certaines régions, comme le Maine, circulent déjà des tissus blancs ?[13] Ayant fait part de cette discussion à Pierre Goubert, il m’avait confirmé par courrier que l’interprétation d’Anne Fillon était la bonne, sans pour autant invalider les conclusions de Joël Cornette. L’exemple est significatif du fait que l’image ne dit rien, ne prouve rien. Même parfaitement bien contextualisée, elle peut recouvrir des significations multiples et l’on privilégiera, dans le cas présent, celle de Joël Cornette eu égard à la familiarité des frères Le Nain avec les Sulpiciens du père Olier, qu’il existât, ou non, des nappes de drap blanc dans les campagnes…

Le discours de la méthode tenu et mis en œuvre par Vovelle dans la plupart de ses livres a pu le conduire cependant à corriger quelques apories méthodologiques qui se sont révélées au fur et à mesure de l’ouverture des études, en particulier celle de la constitution du corpus. Savoir quel document choisir, de quelle nature (culture d’élite vs culture populaire, pour l’écrire vite) en fonction du sujet choisi, classer, compter, organiser les images en séries. Savoir comment l’interpréter, avec les outils de l’historien, mais aussi en acceptant l’aide de l’iconologie et de la sémiologie des images. L’apport des études iconographiques des Panofsky a aidé à lire tableaux ou fresques[14]. Mais il existe de nombreux contre-exemples, en particulier concernant sur un usage trop mécanique de la sémiologie des images qui ont battu en brèche la confiance qui leur avait été trop rapidement accordée.[15]

Après la thèse de Michèle Ménard, Une histoire des mentalités religieuses aux XVIIè et XVIIIè siècles. Mille retables de l’ancien diocèse du Mans, soutenue en 1978 sous la direction de Pierre Chaunu, Bernard Cousin, élève de Vovelle, soutient en 1981 sa thèse sur Le miracle et le quotidien. Les ex-voto provençaux. Images d’une société, dont le titre dit l’aspiration à développer une sociohistoire grâce à un traitement sériel d’une source d’environ 6 000 ex-voto ! En 1983, Régis Bertrand fait paraitre avec Michel Vovelle, La ville des morts. Essai sur l’imaginaire urbain contemporain d’après les cimetières provençaux[16]. Sans aller plus avant, remarquons ici que l’iconographie historique est encore tributaire des sources religieuses.

Dans ma thèse Repique est Capet. Louis XVI dans la caricature, sous la direction de Claude Langlois, soutenue en 1991, je me suis posé d’autres questions quant au traitement des sources. En effet, dans le domaine politique, a fortiori en période révolutionnaire, il n’existe que des conflits et des divergences d’opinions, pas ou peu d’implicite et beaucoup de mensonges et de manipulations, à la différence des sources de dévotion. Le sens et la fonction des images, leur circulation, de l’émetteur au récepteur, doivent être élucidés et la quantification ne joue pas le même rôle car un document isolé (hapax) ou faiblement représenté dans le corpus peut se révéler très important dans une étude de la propagande politique. J’ai dû mettre en œuvre d’autres méthodes, qui, in fine, s’apparenteraient davantage à la « stratégie de l’araignée » d’Antoine De Baecque, un élève de Vovelle[18].

L’iconographie historique est une approche encore jeune et les débats restent ouverts.

Annie Duprat
Annie Duprat est spécialiste des représentations et de l’iconographie politique

[1] Michel Vovelle, Piété baroque et déchristianisation en Provence, réédition, 1997, p. XIII

[2]Roger Chartier, « Le monde comme représentation », Annales E.S.C., nov déc 1989, p. 1505 – 1520.

[3]Voir Alain Corbin, historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, La Découverte, 2000.

[4]« Des « mentalités » aux « représentations » un moment de la recherche auxoise », entretien de Régis Bertrand avec François-Xavier Carlotti, Rives. Revue méditerranéenne, n°48-2014, p. 189 – 207.

[5]TELEMMe : acronyme pour Temps/Espaces/Langage/Europe méridionale/Méditerranée, UMR 7303, ce qui signifie que ce laboratoire de recherches est associé au CNRS, gage de qualité et de visibilité.

[6]Paul-Laurent Assoun, Tuer le mort. Le désir révolutionnaire, Puf, 2015.

[7]Stuart Clark, "French historians and Early Modern Popular Culture", Past and Present, n° 100, 1983, p. 62-99.

[8]On rappellera Bronislaw Geremek, Les marginaux parisiens aux XIVè et XVè siècles, Flammarion, 1976 ; Jeffrey Kaplow, Les noms des rois. Les pauvres de Paris à la veille de la Révolution, Maspéro, 1978 ; Richard Cobb, Death in Paris, Oxford, 1978 [traduction française : La mort est dans Paris, Le chemin vert, 1985.

[9]Voir supra, note 4, p. 200.

[10]Iconographie et histoire des mentalités, collectif, Centre méridional d’Histoire des mentalités et des cultures, Aix-en-Provence, 1979. Michel Vovelle, « La demande de l’histoire dans le champ de l’iconographie », Les historiens et les sources iconographiques, Table ronde du CNRS, 27 novembre 1981.

[11]Michel Vovelle, « La demande de l’histoire dans le champ de l’iconographie », Les historiens et les sources iconographiques, Table ronde du CNRS, 27 novembre 1981, p. 12.

[12]Joël Cornette, Le repas des paysans des frères Le Nain, Armand Colin, 2008 et sa notice sur la site « L’Histoire par l’image » https://www.histoire-image.org/fr/etudes/monde-paysan-xviie-siecle. Le débat avait commencé lors du colloque de l’Association des Historiens Modernistes des Universités Françaises en 1995.

[13]Anne Fillon, « Les objets mobiliers et le vêtement dans les maisons rurales aux XVIIè et XVIIIè siècle », dans Histoire, Images, Imaginaires, ss dir. Michèle Ménard et Annie Duprat, Le Mans, Université du Maine, 1998, p. 131 – 141.

[14]En l’occurrence, l’ouvrage le plus clair et le plus utile pour les enseignants demeure Étude iconographique de la galerie François Ier à Fontainebleau, par Dora et Erwin Panofsky, Gérard Monfort, 1992.

[15]Annie Duprat, Images et Histoire, Belin, 2007, p. 91-92.

[16]Voir Michel Vovelle et Régis Bertrand, La ville des morts, essai sur l’imaginaire urbain contemporain d’après les cimetières provençaux, https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k3336042b.texteImage.

[17]Publiée en 1992 sous le titre Le roi décapité. Naissance d’un langage politique, Paris, Ed. du Cerf, 1991.

[18]La lecture d’un entretien de Michel Vovelle avec Christian-Marc Bosséno dans Sociétés et représentations https://www.cairn.info/revue-societes-et representations-2000-3.htm m’a rendue perplexe. J’ai eu l’occasion d’y revenir dans « Iconographie historique : une approche nouvelle ? », in La Révolution à l’œuvre. Perspectives actuelles dans l’histoire de la Révolution française, ss dir. Jean-Clément Martin, Rennes, PUR, 2005, p. 293 – 304 https://books.openedition.org/pur/16053. Antoine De Baecque, Le corps de l’Histoire. Métaphore et politique 1770- 1800, Calmann-Lévy, 1993.

5 mars 2019
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