Réédition en poche du “Robespierre” d’Hervé Leuwers

Hervé Leuwers, Robespierre, Paris, Pluriel, 2016, 480 p., 10 €.

Extrait

PAR-DELÀ LA « RÉVOLUTION INCARNÉE »

C’était à la fin des années 1980. Un vieil homme débarquait à Orly. Depuis longtemps, il ne quittait plus guère sa Calabre natale ; cette fois, pour revoir sa sœur, son mari, leurs enfants, installés en France depuis nombre d’années, il abandonnait quelques jours son entreprise de travaux agricoles et les siens. Durant son séjour, il logea chez son neveu, dans une petite commune de l’Artois. Il ne formula qu’une demande : aller à Arras, pour voir la maison de Robespierre. Sans parler français, sans vraiment connaître la France, il savait que le conventionnel avait vécu là sa jeunesse. Un matin, son parent l’emmena visiter la ville. À proximité du théâtre, dans une ruelle pavée, étroite et sombre, se dressait un bâtiment de briques et de pierres blanches à soubassement de grès ; il avait encore belle allure . C’était une maison d’un étage, légèrement surélevée par rapport à la rue ; une maison large, avec sa porte et ses cinq fenêtres en façade ; confortable, avec sa franche hauteur de plafond. Robespierre y habita entre 1787 et 1789. Devant les murs silencieux, le vieil homme s’arrêta longuement, troublé, ému. Il pleura.

Combien ont ainsi fait le voyage, tel un pèlerinage ? Combien d’autres sont passés devant cette maison avec incompréhension ou colère ?
Il y a eu les pour, il y a eu les contre. Il y a ceux qui ont vu en Robespierre un pur démocrate, un ami du peuple prêt au sacrifice suprême, mais injustement calomnié, dont le message reste un espoir pour les générations futures ; ils l’ont perçu comme l’Incorruptible, l’homme qui a revendiqué le suffrage universel masculin, l’abolition de la peine de mort, la reconnaissance du « droit à l’existence ». À l’opposé, il y a ceux qui l’ont considéré comme un révolutionnaire insensé, un criminel insensible, le premier responsable de la Terreur, un monstre à rejeter dans l’enfer de la mémoire nationale.

Robespierre a divisé, et divise encore aujourd’hui, jusque dans l’espace public. Il y a les pour, il y a les contre. Qu’on écoute Jean-Luc Mélenchon, convaincu que l’œuvre égalitaire de la Révolution « n’est pas achevée » : il définit Robespierre comme « un exemple et une source d’inspiration ». Qu’on écoute Jean-François Copé reprochant à François Hollande de stigmatiser certaines catégories de Français, comme autrefois le révolutionnaire (« On décapite d’abord, on discute après »). Par-delà ce jeu de références, récurrent dans le débat public français, des polémiques évoquant Robespierre envahissent régulièrement les médias : ce sont des « révélations » sur le visage et la santé du conventionnel, dont une sarcoïdose aurait troublé les décisions ; depuis le bicentenaire de la Révolution, c’est la demande de reconnaissance d’un prétendu génocide vendéen, dont il serait l’un des organisateurs ; depuis les années 1970, non sans lien avec le rejet du communisme, c’est la dénonciation d’une origine révolutionnaire des totalitarismes du XXe siècle... En marge des échanges académiques, ces controverses se chargent d’enjeux politiques fréquemment vifs ; s’ils renvoient à la fracture droite-gauche, ils ne peuvent cependant s’y réduire. Ils se nourrissent aussi d’interrogations sur la nature de la république, de perceptions contrastées de ses origines, des mémoires toujours douloureuses de certains événements révolutionnaires comme la terrible guerre de Vendée et la Terreur.

Mais qui est Robespierre pour servir ainsi d’étendard ou de repoussoir, pour occuper ou hanter encore et toujours la mémoire, en France et parfois à l’étranger, pour susciter tant de passion ? Dès le XIXe siècle, Charles Nodier a esquissé la réponse. Dans ses Souvenirs, il s’étonne qu’on ait qualifié Napoléon de « Révolution incarnée ». Il n’apprécie guère le général devenu empereur, et pas davantage le conventionnel : « Bonaparte était tout simplement le despotisme incarné. La Révolution incarnée, c’est Robespierre avec son horrible bonne foi, sa naïveté de sang, et sa conscience pure et cruelle . » Robespierre serait la « Révolution incarnée », la « Révolution faite homme » (autre formule que l’on applique souvent à Bonaparte) ou, pour d’autres, la « Terreur » personnifiée. Il n’est pas un personnage comme un autre ; il est un acteur de la fin du XVIIIe siècle, certes, mais il est aussi un mythe politique, changeant, protéiforme, dont les images se forment et vivent loin des écrits universitaires.
Il y a eu, il y a, et il y aura les pour et les contre.

Et il y a les historiens. Drôle de métier, et drôles de gens, avec souvent leur doute méthodique, leur besoin de preuves, leur passion des archives, leur quête d’inédit, leurs incessantes questions, leur prudence dans l’analyse et l’interprétation... Certes, en se penchant sur Robespierre, ils n’ont pas échappé aux débats ; longtemps, leur travail a souffert d’enjeux politiques, de polémiques et de parti-pris, qui ont gêné une nécessaire prise de distance. Le risque, d’ailleurs, existe encore – comment serait-il possible de l’éviter totalement ? De tous les exercices historiques, l’écriture biographique est peut-être le plus délicat et le plus subjectif, malgré les réflexions théoriques pour en isoler les écueils et en définir les buts possibles. La posture du biographe, son observation attentive du sujet d’étude, son souhait de restituer le sens d’un parcours, d’expliquer, ne risquent-ils pas d’être perçus comme une œuvre de légitimation ou de discrédit ? La tonalité du livre et de ses analyses peut y contribuer. L’appréciation n’est-elle pas aussi dans le regard du lecteur, qui perçoit le texte au prisme de ses convictions et de sa sensibilité, particulièrement lorsque le personnage est controversé ?

Table des matières

Par-delà la « Révolution incarnée »

1. – Choisir sa propre voie
Le droit et les mots en héritage
Les brumes d’un roman familial
L’expérience capitale
Incertaines rencontres
« Je me destine au barreau

2. – L’éloge de la tarte

3. – « La carrière des lettres et du barreau »
1782 : plaider, écrire et juger
Un paratonnerre, pour l’honneur de l’Artois
Un éclair de gloire
Les lauriers académiques
L’homme de lettres
« Il sait chanter et rire et boire »

4. – La fabrique des causes célèbres
Par la parole et par l’écrit
Deteuf contre le « privilège d’impunité »
Le « cachot » de la dame Mercer
Le « sang innocent » des époux Page
Un avocat de causes (localement) célèbres
L’« avocat des malheureux »… et des autres

5. – Le « cri terrible » du sieur Dupond

6. – L’école de la politique
« Le bonheur et la liberté des Français »
Abattre préjugés et despotisme
Le roman du choc Robespierre-Liborel (1788)
Dupond : la politique au prétoire (1789)
« Nous touchons à une révolution »

7. – Le député du peuple d’Artois
« Réveillons-nous, il en est temps »
Cabale contre cabale
« Les ennemis de la patrie »
Au risque du martyre

8. – La Bastille n’est plus

9. – Un « homme en fait de liberté »
Qui est ce « Roberspierre » ?
Les compagnons patriotes
Retour à Paris
Ne craignez pas la colère du peuple
Voici les ennemis du peuple
« Liberté, égalité, fraternité »

10. – La voix de l’homme-principe
L’orateur du peuple
La liberté par l’imprimé
La conquête des clubs
Être prophète en son pays ?

11. – Ce n’est pas un « homme ordinaire »

12. – L’avènement de l’Incorruptible
1791 : la menace d’un despotisme judiciaire
On veut « anéantir la liberté »
À qui confier la Constitution ?
« Ce jour pouvait être le plus beau de la Révolution »
Quelle Constitution laisser au peuple ?

13. – Le défenseur de la Constitution
Des couronnes civiques
Le « général Tempête »
« Le parti le plus dangereux est de déclarer la guerre »
Se souvenir des trahisons passées
« S’il pouvait s’oublier un peu davantage ! »

14. – Le « dénouement du drame constitutionnel »

15. – « Ainsi a commencé la plus belle révolution »
Journaliste ou publiciste ?
Faire la guerre du peuple
« Si La Fayette est impuni… »
« Une généreuse résistance à l’oppression »
Le peuple est la solution

16. – Le mot « république » ne suffit pas
Dictateur ou triumvir ?
La paix du foyer Duplay
La force des armes
La force des mots
« Louis n’est point un accusé »
Les « coquins de la république »

17. – L’expression juste

18. – Le bonheur et la liberté sont-ils possibles ?
La subsistance et les droits du peuple
La clémence est coupable
« Je vais conclure, et contre vous »
Une Constitution « sage » et « populaire »

19. – Fonder le gouvernement révolutionnaire
« La vigilance et la terreur de la justice nationale »
Organiser l’exception politique
Un douzième d’autorité ?
Les « extravagances inciviques »
« Le souffle des factions étrangères »

20. – La vertu des Brutus

21. – Le despotisme de la liberté
Terreur et vertu
La maladie et l’incertitude
Frapper toutes les factions, et Danton

22. – Le spectre de la dictature
« Il était grand et sublime le jour de la fête de l’Être suprême »
Les poignards des assassins
Le choix de l’isolement jacobin
Incarner la dictature

23. – « La lividité de la mort »

24. – Quelques jours en thermidor
Derniers discours
Derniers jours
Ici commencerait l’histoire d’un mythe

Notes
Repères chronologiques
Sources et bibliographie
Œuvres de Robespierre
Sources d’archives
Orientation bibliographique
Index
Remerciements

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19 mai 2016
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