Mettre la vie de Robespierre en images

Entretien avec Anthony Pascal, par Paul Chopelin

En janvier dernier, Anthony Pascal a mis en ligne, en libre accès, son film d’images fixes consacré à Robespierre, fruit de près de deux ans de travail, dont on peut suivre les étapes sur son blog. Cette œuvre originale, d’une grande beauté formelle, donne à voir un Robespierre pour le moins inattendu. Loin de l’imagerie traditionnelle, l’Incorruptible est ici suivi au quotidien, dans le Paris de la Révolution, soigneusement reconstitué par un dessinateur et coloriste de grand talent, qui travaille depuis vingt ans maintenant pour l’animation. Inscrite dans une volonté explicite de réhabilitation, cette œuvre témoigne de la force du mythe Robespierre. Il nous a paru intéressant d’interroger Anthony Pascal sur les raisons qui l’ont amené à mettre en scène un personnage aussi controversé, afin de mieux comprendre quelle image de Robespierre, et plus largement de la Révolution française, il a ainsi voulu proposer au public.

Le Film

L’Entretien

Pourquoi avoir choisi de consacrer un film au personnage de Robespierre ?

Pour plusieurs raisons. Premièrement, j’ai fait, il y a plusieurs années un film consacré à la journée du 14 juillet 1789, par conséquent un film sur Robespierre et la Révolution française en général me paraissait être une suite logique. Ensuite j’ai voulu faire ce film car je me suis longtemps trompé sur Robespierre. J’avais l’image de lui que la tradition nous impose et que je n’ai pas besoin de rappeler. M’étant sorti de cette vision grotesque de Robespierre j’ai voulu faire œuvre de salubrité publique en disant, aussi fort que je le pouvais, que non, le passe-temps favori de Robespierre n’était pas de tuer « les gens », le pouvoir n’était pas la chose qui l’intéressait prioritairement et il n’était pas un malade mental. Quand on découvre que ce qu’on croyait être la vérité n’en est pas une, on a qu’une envie c’est de le crier le plus fort possible, et c’est ce que j’ai tenté de faire, sans pour autant cacher les côtés noirs du personnage, car il y en a.

Enfin Robespierre m’intéressait car c’est je crois LE personnage le plus controversé de l’Histoire de France, donc le plus stimulant pour le dessinateur que je suis et le cinéaste que j’ai voulu être. Pour illustrer à quel point Robespierre divise, je vous pourrais vous rapporter cette chose qui m’a frappé : lorsque j’ai écouté une des conférences que Henri Guillemin a faites sur lui, il l’a terminée par ces mots (paraphrasant Blaise Pascal) : « pour moi Robespierre c’est ça : c’est un témoin qui s’est fait tuer » ; et Laurent Dingli quant à lui a terminé sa biographie de Robespierre par cette phrase : « le médecin appelé au chevet de la nation était en même temps son assassin. » Nous avons donc deux hommes qui, parlant du même personnage, présentent d’un côté quelqu’un qui s’est fait tuer, et de l’autre un assassin. Peut-on faire décalage plus grand et plus vertigineux ?

Vous fournissez une interprétation du parcours de Robespierre et des événements révolutionnaires qui ne correspond pas une vision partagée par tous. De quels ouvrages vous êtes-vous servis pour bâtir votre scénario ?

Ma première influence — qui ne fera pas plaisir à tout le monde sans doute — était les conférences d’Henri Guillemin. C’est même l’une de celles qu’il a faites sur Robespierre qui m’a donné envie de faire mon film. Pour tout dire, au début je voulais simplement faire des dessins illustrant cette conférence. Mais j’ai bien entendu préféré illustrer ma vision personnelle de Robespierre plutôt que celle d’un autre et faire un travail plus conséquent. Mais il me faut préciser pour être honnête que je me suis inspiré de sa conférence pour ce qui est de l’idée de faire une sorte de flash-back sur l’histoire personnelle de Robespierre au milieu du film, au moment où il accède au Comité de Salut Public.

Mis à part les travaux de Guillemin, je me suis surtout référé à ceux de Gérard Walter. Ce dernier est souvent présenté comme un défenseur de Robespierre, mais il suffit de le lire pour admettre qu’il est simplement neutre et rien d’autre. J’ai aussi lu les livres de Joël Schmidt et Laurent Dingli qui ne sont pas forcément favorables à Robespierre, surtout Dingli qui le déteste absolument. Il y a aussi un autre livre compilant des témoignages d’époque parlant de Robespierre, compilation faite par Louis Jacob que j’ai omis de mentionner dans le générique de fin de mon film... J’ai aussi lu « Le Paris de la Révolution » de G. Lenotre, un ouvrage de Jean Massin pour ce qui est des événements même de la Révolution, les deux téléfilms « La caméra explore le temps » consacrés à Robespierre et Danton écrits par Alain Decaux, et aussi d’autre sources lues sur Internet.

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Henri Guillemin

Vos choix narratifs sont pourtant bien loin de ceux d’une biographie « académique » ?

Mon interprétation du parcours de Robespierre tient beaucoup aux mots que j’emploie dans mon film, je voulais à tout prix m’éloigner du style « livre d’histoire » si peu expressif et dire les choses dans un langage courant et percutant. Un seul exemple : plutôt que de dire une phrase du style « Robespierre, acculé par les oppositions de toutes sortes, décide de donner une nouvelle dimension à son action politique », j’ai préféré dire : « Robespierre est déprimé et surmené, alors perdu pour perdu il décide d’enfoncer le clou ». Ainsi on s’identifie tout de suite au personnage, ou du moins, on se rapproche de ce qu’il ressentait.

On suit Robespierre à la Convention, au Club des Jacobins, dans les rues de Paris ou chez les Duplay. Quelles ont été vos sources de documentation pour reconstituer les décors ?

Pour la reconstitution des décors je me suis essentiellement inspiré de gravures et de dessins d’époque. Il y en a de très précis et de très beaux. J’ai aussi regardé ce qu’ont fait certains films sur la Révolution, mais comme ils étaient sans doute eux-aussi partis des mêmes documents que moi, leur utilité a été moindre ! Je m’en suis surtout servi pour les costumes. L’ouvrage de Lenotre a été très utile car il donne des descriptions très détaillées de bon nombre de lieux qui ont été les décors de la Révolution. Pour ce qui est des rues de Paris je me suis basé sur des photos de Paris d’avant Haussmann, pariant sur le fait que ces vieilles petites rues avaient dû très peu évoluer, voire pas dû évoluer du tout entre la Révolution et les années 1850-60. Pour ce qui est de la maison Duplay, je me suis basé sur les plans de la maison telle qu’elle était à l’époque et qui sont toujours disponibles, et surtout j’ai eu la chance de pouvoir la visiter. Elle a forcément énormément changée, mais les murs sont toujours là. L’endroit n’est pas public, il a fallu que je m’adresse directement à l’occupante des lieux.

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Reconstitution de la salle de la Convention aux Tuileries par Anthony Pascal (crayonné, puis version finale)

Lorsque Louis XVI prononce ses dernières paroles sur l’échafaud, on entend la voix de Jean-François Balmer, incarnant le roi déchu dans La Révolution française. Les années terribles de Richard T. Heffron. Les films historiques sur la période ont-ils nourri votre inspiration ou avez-vous au contraire préféré vous en détacher ?

Sur cette question j’avoue avoir eu une attitude assez individualiste et peut-être même prétentieuse : aucun ne m’a inspiré de quelque manière que ce soit ! Pour être tout à fait prétentieux ils m’ont même montré ce que je ne voulais pas faire ! Les films historiques sont trop souvent pour moi des sortes de réservoirs à sensationnel, d’images faciles et racoleuses, de spectacle pour le spectacle, de grandiloquent et d’acteurs se prenant pour les meilleurs du monde avec leur manière de déclamer ringarde à force de vouloir être impressionnante. Sous prétexte qu’on traite un grand sujet historique il faudrait que la manière de le traiter en mette plein la vue. Zola qui voulait faire une histoire de Jeanne d’Arc disait qu’il voulait écrire une histoire « sans points d’exclamation », eh bien pour moi le cinéma d’Histoire aura fait un grand pas en avant quand il se sera décidé à faire du cinéma historique sans points d’exclamation, et je n’en ai pas beaucoup vu de tel jusqu’ici... On veut impressionner les gens par des images spectaculaires (et qui servent la légende) sans doute pour l’intéresser et le tenir en éveil, et on n’a rien compris en faisant ça ! Que l’on montre la réalité telle qu’elle était et le public restera en éveil car il verra des choses qu’il n’a jamais vues, et il entendra des choses qui ne lui ont jamais été dites.

Pour revenir à votre question, quand je lis un script ou une histoire particulièrement riche et extraordinaire comme celle de la Révolution, les images me viennent d’elles-mêmes, les cadrages et les mouvements de caméra me viennent d’eux-mêmes, je n’ai qu’à les retranscrire. Je n’ai nul besoin d’aller voir ce qu’ont fait les autres, je cherche même à m’en protéger.

La peu sérieuse reconstitution de la tête de Robespierre à partir du masque mortuaire exposé par Madame Tussaud a donné lieu à de violentes polémiques, d’aucuns dénonçant une « manœuvre contre-révolutionnaire », d’autres une preuve physique de la malfaisance du « monstre ». Ces débats ont-ils exercé une influence sur votre travail ? Quelle démarche avez-vous suivi pour lui donner un visage ?

Apparemment la question est compliquée, mais elle est très simple pour moi. Parlons d’abord de la manière dont j’ai reconstitué le visage de Robespierre. C’est vrai que j’ai attentivement regardé le fameux moulage, et je peux même dire que j’en ai trouvé d’autres. D’ailleurs, plusieurs moulages différents, voilà un élément de plus qui vient alourdir la suspicion soit dit en passant ! Bien entendu, je ne vois pas trop comment une personne, Madame Tussaud pour la circonstance, a pu s’introduire dans le cimetière des Errancis juste après l’exécution de Robespierre et faire son moulage alors que tout public était éloigné des lieux et qu’on a choisi de l’ensevelir avec ses partisans sous une couche de chaux vive pour interdire tout fétichisme. Mais mon devoir était de regarder tout ce qui existe. Et même si les moulages sont douteux, on ne peut pas faire autrement que de constater que leurs caractéristiques ne sont pas radicalement différentes de l’un à l’autre, et que les traits sont plutôt harmonieux, ce qui était aussi le cas chez Robespierre.

J’ai donc pris tout ça en compte et j’ai également fait le tour de tout ce qui existait par ailleurs comme portraits, que ce soit des dessins ou des peintures. Et bien entendu j’ai lu des descriptions physiques provenant de témoignages contemporains. Tous ces éléments, à défaut d’un portrait-robot absolument fiable, me donnaient une direction que je crois juste et qui était celle dans laquelle je devais aller. Après c’est le travail du dessinateur qui a fait le reste. Voilà la démarche qui a été la mienne pour reconstituer le visage de Robespierre : les sources d’époque et rien qu’elles. Encore un mot au sujet du moulage : on a dit qu’il était forcément faux parce qu’il représente un visage intact alors que celui de Robespierre était endommagé par une blessure béante à la mâchoire. J’ai beau ne pas croire à l’authenticité du moulage, cet argument n’en est pas un car même si on avait pu faire un moulage d’un visage blessé, la première mission de celui qui l’aurait fait aurait été de reconstituer ce visage pour le montrer tel qu’il était en temps normal. Si je fais un moulage et que je veux montrer aux gens quelle tête avait Robespierre, je ne montre pas un visage détruit.

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Le Robespierre d’Anthony Pascal

Les traits finalement retenus, à partir d’une documentation iconographique contradictoire, relèvent forcément d’un choix personnel. En tant que dessinateur, pensez-vous que l’on puisse éviter une certaine forme de partialité dans la façon dont on représente le visage d’un personnage historique ?

Je dirais que la partialité est à la fois du côté de ceux qui reconstituent un visage de telle ou telle manière (éventuellement), ET de ceux qui critiquent. On a dit que la reconstitution faite par Philippe Froesch n’était pas neutre… Ce visage reconstitué, comment est-il ? Il n’est pas souriant, son teint est terne et il porte des marques de petite vérole. Est-ce-que ça autorise sérieusement à dire qu’il a été fait par quelqu’un qui détestait Robespierre et qui voulait le montrer détestable ? Personnellement, au lieu de lui voir une expression malfaisante, je vois seulement une expression neutre. Son regard méchant ? Un regard, c’est bien simple, on lui fait dire exactement ce qu’on veut, il n’existe rien de plus subjectif qu’un regard. Son visage était marqué, et alors ? Et si c’était réellement le cas ? Et allons plus loin, admettons qu’il avait une sale gueule, est-ce qu’il n’avait pas le droit d’en avoir une ? Je crois en effet que vers la fin, Robespierre qui se surmenait depuis des années, devait forcément avoir un visage très marqué, et il est évident qu’arrivé à la veille du 9 thermidor il ne devait pas être frais comme une rose. C’est d’ailleurs comme ça que je l’ai dessiné vers la fin de mon film. Est-ce être partial que de le représenter ainsi ? Non. Il aura suffi d’analyser froidement la situation et éventuellement de s’être mis à sa place un instant. Si la reconstitution de Froesch était partiale, les critiques faites au sujet de son travail l’étaient largement aussi.

Dans ces conditions, pourquoi ne pas vous être inspiré cette reconstitution 3D ?

Personnellement, la chose qui me gênait absolument concernant cette reconstitution en 3D était la taille ridiculement petite des yeux. Je sais bien que les gens n’ont pas tous la même taille d’yeux, mais je vous mets au défi de me trouver quelqu’un qui aurait les yeux tellement petits et écartés qu’on pourrait mettre entre eux l’équivalent de deux fois la largeur d’un. Observez autour de vous, et vous constaterez que la distance qui sépare les yeux sur un visage est à peu près égale à la largeur d’un œil et un seul. Cette distance peut sans doute varier sensiblement d’une personne à l’autre, mais en gros c’est la bonne proportion, ça ne variera jamais du simple au double. Je ne parle pas de la largeur du globe oculaire, mais de la largeur de l’œil en entier, d’une commissure de paupière à l’autre. Donc, en sachant cela, regardez un peu la reconstitution 3D du visage de Robespierre !...

J’avais tenté d’en discuter avec Philippe Froesch lui-même sur Facebook, et je dois bien dire que je me suis retrouvé face à un mur. Forcément, il n’allait pas remettre en question le travail de plusieurs mois. Mon regard d’artiste et de dessinateur ne vaut peut-être pas grand-chose face à celui d’un spécialiste de la médecine légale, mais j’estime connaître les proportions en tant qu’artiste, et savoir quand des yeux sont trop grands ou trop petits, d’ailleurs n’importe qui, qui sait observer, doit savoir le détecter aussi, qu’il soit artiste ou non. Eh bien ce monsieur n’a su que m’opposer des arguments médicaux abscons et prétentieux comme les médecins savent toujours le faire pour bien vous montrer que vous et votre bon sens n’êtes rien face à des « sachants » comme eux. Il fallait donc avoir fait médecine pour voir si des yeux avaient la bonne taille ou pas ! Et je m’aperçois d’ailleurs que c’est la taille ridicule des yeux de son Robespierre reconstitué qui lui donne un air inquiétant, si vraiment on veut y voir pareille chose.

Et les Robespierre du cinéma ?

Je ne pense pas avoir tout vu mais comme de bien entendu on a souvent affaire à un Robespierre quasi malade mental, un possédé avec des yeux exorbités. Que dire ? Comme je l’ai dit dans ma réponse à votre précédente question, interprètes de Robespierre et cinéastes ont voulu servir au public ce qu’il voulait voir, en faire des tonnes pour rendre la chose spectaculaire, et ne pas aller chercher plus loin que l’image d’Épinal. Par contre, l’interprétation d’Alex Lutz dans un téléfilm sur la Révolution fait il y a deux ou trois ans était très nuancée et débarrassée des excès attendus.

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Alex Lutz en Robespierre (Une femme dans la Révolution, Fr., tv, 2013)

Votre film contient de longs extraits des discours de Robespierre. Comment les avez-vous choisis ?

Je dois bien avouer que je ne suis pas allé chercher une intégrale des discours de Robespierre pour choisir les extraits qui m’intéressaient. Trois cas de figure se sont présentés à moi pour le choix des extraits de discours. Le premier était les citations qu’Henri Guillemin a faites dans ses conférences. Guillemin les dit à chaque fois avec une telle conviction qu’on ne peut pas y être indifférent. Du coup j’en ai réutilisées certaines, celles qui m’ont le plus frappé, non sans être allé chercher à la source ce qu’a dit Robespierre textuellement car malheureusement les citations que fait Guillemin (et qu’il prétend parfois savoir par cœur) ne sont presque jamais exactes au mot près. Le deuxième de ces cas de figure ce sont des extraits d’écrits ou de discours que j’ai lus dans telle ou telle biographie et que j’ai réutilisés. Leur choix a été assez subjectif, j’ai pris ceux qui m’avaient simplement le plus marqué, ceux traitant de problèmes cruciaux et très concrets comme le droit de propriété par exemple. Et le troisième cas de figure était la place privilégiée que j’ai dès le début voulu donner au discours du 8 thermidor. C’était son dernier discours, son testament politique, le moment où il l’ouvre une dernière fois comme on dit familièrement. C’est pour cette raison que j’ai voulu approfondir un peu cette séquence car il y fait une sorte de bilan de la Révolution et de son action.

Avez-vous ainsi voulu donner un sens à l’action politique de « l’Incorruptible » ?

J’ai voulu montrer à chaque fois quelles étaient ses intentions, montrer ce qu’il voulait. D’aussi loin que je me souvienne, notamment l’époque des cours d’histoire à l’école, il ne me semble pas que quoi que ce soit que j’ai entendu sur Robespierre ou quoi que ce soit qu’on m’ait enseigné à son sujet n’ait dit autre chose : qu’il voulait mettre tout le monde à sa botte et faire tuer tous ceux qui n’avaient pas les même opinions que lui. En fait, on détachait Robespierre de toute idée politique, car vouloir tuer ceux qui ne sont pas d’accord avec soi n’est pas un acte politique mais simplement un acte criminel. Si bien que pendant des années j’avais dans l’esprit que Robespierre n’était ni de droite ni de gauche, mais était un cinglé qui voulait seulement se servir de l’État pour dicter sa volonté et tuer les gens !... Et je pense que c’est l’opinion de tout ceux qui le connaissent de nom et de réputation sans s’intéresser à l’histoire, ce qui fait pas mal de monde. J’ai donc voulu réserver une place importante aux discours pour que Robespierre lui-même dise ce qu’il avait en tête et ce qu’il voulait faire du point de vue politique. J’ai voulu donc en refaire un personnage politique à l’attention de tous ceux pour qui c’était juste un criminel.

Vous donnez à voir un Robespierre très humain. Dans plusieurs images, il apparaît seul dans son cabinet de travail, sans sa perruque, soucieux et tourmenté, ou bien couché dans son lit, malade et affaibli. Pourquoi vous a-t-il paru intéressant de le représenter dans son intimité ?

Cela m’a parut intéressant pour ne pas dire nécessaire, car l’homme Robespierre m’intéressait autant que le politique. Quand on donne son interprétation d’un personnage ou d’un événement il est absolument nécessaire de proposer un regard neuf, ou alors ça ne sert à rien de se lancer. Robespierre, du point de vue humain ou physique c’est la perruque, c’est la veste rayée, c’est le jabot, c’est les bas de soie, c’est le tribun sûr de lui..., il est la figure figée que proposent les livres d’histoire et la poignée de tableaux qu’on voit toujours. D’ailleurs c’est le cas de tous les personnages historiques : ils ne semblent être que ce qu’ils ont été publiquement, et ce qu’ils sont dans les livres scolaires. Les personnages historiques finissent par devenir des marionnettes stéréotypées animées par leur légende, et on n’est pas conscient que c’était des êtres humains qui pouvaient être malades, fatigués, déprimés, qu’ils transpiraient, qu’ils se prenaient la tête à deux mains à leur table de travail, etc. Pour aider à avoir un autre regard sur Robespierre il fallait justement montrer ce qu’il y avait derrière la perruque. On appelle cela la « petite histoire », et elle m’intéresse beaucoup.

Il était donc nécessaire, selon vous, de casser l’image de l’inflexible tribun…

Dire « Robespierre a fait voter telle loi », ou « Robespierre a décidé que... » en se contentant de le montrer emperruqué et déclamant à la tribune, ne marquera en rien le spectateur. (Je dis bien, en se LIMITANT à ça.) Je dirais même que ça entrera d’un côté pour sortir de l’autre. Alors que s’il est dit dans mon film que Robespierre a fait telle chose et que je le représente en simple chemise, sans artifice, donc sans perruque ni costume, seul dans sa chambre en train d’y réfléchir ou d’écrire, le spectateur intégrera réellement l’information car il verra que tel événement, avant d’être un chapitre dans un livre d’histoire, était simplement le fruit du travail d’un homme assis à une table banalement.

Mais en fait, même sans analyser de manière trop profonde, je voulais montrer Robespierre comme on ne le montrait jamais, tout simplement réaliste, sans me poser plus de questions. Quiconque qui veut représenter un personnage historique de manière réaliste ne peut pas y couper : il doit en faire un être humain comme tout le monde. On montre systématiquement Robespierre avec une perruque et un costume mais il ne dormait pas avec ! Et puis ça m’intéressait de le dessiner dans des postures qu’on n’imagine pas mais qui ont forcément existé. Le décalage m’intéressait. On dit qu’il était souvent malade, qu’il avait des tics, qu’il était comme ceci ou comme cela... mais on ne le montre jamais. C’était du pain béni pour moi !

Après le 14 juillet 1789 et Robespierre, pensez-vous consacrer un nouveau film à la Révolution ou à une autre période de l’histoire de France ?

J’ai en effet cette envie. Je ne sais pas quand je referai un film sur le principe du film à dessins fixes, mais je suis sûr que j’en referai au moins un autre à moyenne échéance. Ce ne sera pas sur la Révolution car j’ai déjà dit ce que j’avais à dire sur ce sujet. J’ai dans un premier temps eu pour projet de m’attaquer à un autre personnage dévoré par sa légende et (pour moi) toujours mal représenté : Jeanne d’Arc. Un de mes amis m’a dit : « Encore un film sur Jeanne d’Arc ! » C’est vrai ! Et je lui ai très prétentieusement répondu que j’avais l’intention de la montrer comme jamais on ne l’a montrée ! Je rassure immédiatement ceux qui se feraient du mauvais sang, le jour où je m’y mettrai pour de bon, je me référerai prioritairement aux travaux de Régine Pernoud pour ma documentation !

J’avais cette envie jusqu’à ce que je me mette à lire une biographie de Charles VI, et la lecture des pages consacrées à sa folie, aux circonstances de sa première grande crise dans la forêt du Mans, et aux autres épisodes de sa vie a immédiatement fait naître des images dans mon esprit, et surtout une très grande envie de me plonger dans ce sujet. Ce sera donc lui mon prochain personnage, et cela dit, le sujet de Jeanne d’Arc en sera la suite naturelle !

Propos recueillis par Paul CHOPELIN.

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18 avril 2016
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