Les Métaphores naturelles dans le débat sur la Révolution

par Olivier Ritz

Olivier Ritz, Les Métaphores naturelles dans le débat sur la Révolution, Paris, Classiques Garnier, 2016, 371 p., 39 €.

Extrait

L’approche littéraire du débat sur la Révolution construit une distance critique sans occulter les héritages et les débats de la période. L’étude des métaphores met au jour le fonctionnement des textes. Elle évite la reproduction des discours des acteurs de la Révolution, parce qu’elle permet de se libérer des effets produits par leurs textes et des représentations qu’ils ont alors élaborées. Le caractère évident ou naturel des énoncés métaphoriques est illusoire. Les métaphores ont précisément pour fonction de faire passer pour évident ce qui ne l’est pas. Le recours à des images naturelles redouble cette fonction : les référents naturels, connus de tous, sont apparemment indiscutables. Ainsi, les usages rhétoriques des métaphores font apparaître que la littérature fait la Révolution, non pas au sens où elle la provoque, mais parce qu’elle fabrique des représentations de la Révolution. L’histoire et les sciences politiques d’aujourd’hui reprennent des motifs qui ont été inventés par les contemporains des événements. Le filtre de la littérature de l’époque révolutionnaire s’intercale entre la Révolution et ceux qui l’étudient.

Deux exemples dans lesquels les métaphores naturelles jouent un rôle important doivent être soulignés une dernière fois. Le premier est l’invention de la Terreur : les métaphores qui font des années 1792-1794 une catastrophe naturelle alimentent la peur et associent étroitement la Révolution à l’idée de violence. Combinées au registre de la contre-nature et à l’expression du monstrueux, elles font apparaître la Terreur comme unique et inexplicable. L’invention littéraire de la Terreur repose sur les impressions produites par les événements, mais elle les détourne en les rendant univoques. Les métaphores naturelles jouent un rôle plus grand encore dans le deuxième exemple. Mieux que tout autre procédé d’écriture, elles peuvent représenter la Révolution comme un phénomène politique qui échappe inévitablement à ses acteurs. Les métaphores figurent alors un monde où, face aux phénomènes naturels qui le dépassent, l’homme fait le constat de son impuissance. Considérer un tel point de vue comme le résultat d’une construction rhétorique ne revient pas à remettre en cause la sincérité des auteurs qui l’exposent. Beaucoup ont fait d’une manière ou d’une autre l’expérience de l’impuissance politique et l’ont exprimé dans leurs textes. Rhétorique ne signifie pas que les intentions stratégiques l’emporteraient sur d’autres motivations de l’écriture, mais que ce point de vue est susceptible d’exercer une influence sur les lecteurs : il les incite à se tenir à l’écart de l’action politique, en la présentant comme vaine ou dangereuse. Dire qu’il s’agit d’un point de vue rhétorique met aussi en évidence son caractère discutable. À l’inverse, les interprétations qui se fondent sur l’expression de l’impuissance politique pour en faire une vérité intrinsèque de la Révolution ou de toute tentative d’action politique contribuent à fixer des représentations et à imposer des valeurs.

Les métaphores naturelles du débat sur la Révolution sont aussi des instruments de connaissance. En tissant des liens entre les domaines du savoir, elles contribuent à faire apparaître de nouveaux concepts, de nouveaux savoirs et de nouvelles visions du monde. Les auteurs qui cherchent les moyens de comprendre la Révolution et de rendre compte de sa complexité proposent des modèles inspirés des sciences de la nature. L’inventivité des énoncés métaphoriques est remarquable : les usages cognitifs sont au moins aussi variés que les usages rhétoriques. La question de l’action politique apparaît ainsi d’une manière inattendue dans les textes : ceux qui expriment une impuissance complète sont marginaux, tout comme ceux qui disent que le pouvoir des révolutionnaires est illimité. Entre les deux, une gamme de configurations intermédiaires s’invente au moyen des métaphores naturelles. Le débat sur la Révolution est ainsi le laboratoire où s’inventent des manières de penser l’action politique.

Les métaphores ont une troisième fonction : elles opèrent des partages et répartissent les rôles. Les valeurs rhétoriques et cognitives se combinent ici : la capacité des métaphores à tisser des liens ouvre de nouveaux espaces de liberté, mais elle génère également de nouvelles contraintes lorsque ces liens se fixent et que les métaphores tracent des frontières. D’un côté, les textes figurent et configurent des ordres sociaux possible. De l’autre, les métaphores naturelles excluent les insensibles du débat et les incompétents du gouvernement. Elles dessinent des figures de savants victimes de la Révolution, puis de savants désintéressés et vivant au contact immédiat de la nature pour contribuer au mythe d’une science étrangère aux questions politiques. Elles travaillent à définir la littérature en la séparant des sciences et de la politique. Lorsqu’elles ont cette fonction de définition, les métaphores n’interviennent pas seulement comme instruments de figuration ou d’analogie : elles sont aussi des marqueurs philosophiques ou littéraires.

Table des matières

Introduction
Le débat sur la Révolution
Les métaphores inventent de nouveaux liens
Un corpus ouvert

PREMIÈRE PARTIE : FAIRE LA RÉVOLUTION

Un 14 juillet sous la pluie
Usages symboliques
Le travail du sens
Le prestige de l’expérience sensible

Émouvoir
Amour
Peur
Transports

Argumenter
Exclure du débat
Accuser et défendre
Légiférer et gouverner

Agir
Peut-on comprendre la Révolution ?
Peut-on agir en révolution ?
L’homme et la nature : métaphores pour penser l’action

DEUXIÈME PARTIE : SCIENCES ET POLITIQUE

À la recherche d’une science politique
Une science naturelle de l’homme ?
La science des inconnues
À la recherche d’une science perdue : Chateaubriand

Les sciences révolutionnées ?
Du temps qui passe au temps qu’il fait
L’empire de la vie
Les révolutions de la terre

Savants et politiques
À la conquête du pouvoir : Franklin
Le temps des combats
La promotion des élites savantes

TROISIÈME PARTIE : INVENTER LA LITTÉRATURE

Les premières histoires de la Révolution
Le jour de gloire est arrivé
Histoires terrifiantes
L’histoire en débat

Toulongeon, un écrivain au tournant des Lumières
Du calcul à l’histoire
L’Histoire de France depuis la révolution de 1789
La littérature sans privilège

La fabrique de la littérature
À l’heure du bilan
Exclusions
Postures

Conclusion
Les métaphores
1789-1815
La littérature

Bibliographie
Index des noms d’auteurs

On peut consulter le carnet de recherche de l’auteur, Littérature et Révolution.
8 septembre 2016
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