Hommage à Antoine Casanova

Par Claude Mazauric et Ange Rovere

Antoine Casanova (1935-2017)

Antoine Casanova nous a quitté le 4 octobre dernier. En 1996, la revue Études corses, sous le titre « Révolutions et longue durée », avait consacré ses n° 46-47 en hommage à ce chercheur éminent, à « une œuvre pionnière, une vie d’engagement ». La liste des contributeurs suffit à dire l’estime et le rayonnement dont il jouissait. Engagement citoyen d’un jeune catholique, membre de la JEC et disciple de Teilhard de Chardin, devenu un intellectuel communiste dès ses années d’étudiant à Aix-en-Provence, puis ayant plus tard dirigé tour à tour et de manière très ouverte, et sans se priver de collaborer à d’autres périodiques comme les AHRF, deux revues, La Nouvelle Critique de 1971 à 1978 (avec l’un de ses amis d’alors, le regretté François Hincker), puis, de 1978 à 2004, La Pensée. Pionnier, Antoine Casanova l’a été dans nombre de domaines. Ses livres sur le Concile de Vatican II mais aussi ses nombreux articles sur les mouvements profonds qui ont traversé l’Eglise comme institution et comme « Peuple de Dieu » ont paru pouvoir suggérer à Monseigneur Di Falco de déclarer : « Antoine est notre meilleur théologien » ! Cette qualité lui a peut-être valu la solide et fidèle amitié du Révérend Père Chenu, d’Émile Poulat ou de René Nouailhat pour ne citer qu’eux parmi tant d’autres. Son dernier ouvrage intitulé Figures de Dieu, entre masculin et féminin : la longue marche, est préfacé par Mgr A. Rouet archevêque émérite de Poitiers.

Mais Antoine Casanova c’était aussi la Corse, dont il avait conservé dans la voix le merveilleux accent, et dans le geste le mouvement qui accompagnait sa pensée en invitant la nôtre à s’élever, dans son extraordinaire talent de conteur. En historien, formé au magistère de Maurice Agulhon, comme en ethnologue disciple de Charles Parain et d’André Leroi-Gourhan, nourrissant ses dépouillements d’archives du décryptage d’entretiens enregistrés commencés dès les années cinquante avec les anciens des villages et dans divers pieve de l’île, il se consacra à l’exploration des catégories de pensée de ces « gens de peu » qui font l’histoire au quotidien. Son travail engagé avec la psychanalyste Françoise Hurstel autour des rêves, de la manière de rêver, de leur contenu et de leur signification à tel ou tel moment historiquement situé du mouvement de la société insulaire trouvera un prochain aboutissement dans un ouvrage sous l’autorité de Georges Ravis-Giodani, Jacopo Peri et Mathée Giacomo-Marcellesi.

Cette volonté de saisir les originalités participant de l’universel étaient déjà fortement présente dans son DES lorsque, préparé sous la direction de Georges Duby, Casanova se penchait sur la Corse du Moyen Âge. Ce premier essai, qui n’a pas pris une ride, a fait entrer l’histoire de l’île dans la modernité, dans le sillage de l’École des Annales. Cette période n’a jamais quitté les préoccupations de l’historien comme le montrent ses articles sur les « Caporaux » et sa lecture attentive des Chroniques afin de saisir « la pensée paysanne » confrontée à la lente instauration de l’ordre seigneurial. Un Imaginaire du féodalisme en quelque sorte, dans sa version insulaire.

À l’été 1973, avec François Pomponi, Fernand Ettori, Pierre Lamotte, Pierre Simi, Georges Ravis-Giodani et quelques autres, Casanova portait l’Association des Chercheurs (Domaine Corse) sur les fonts baptismaux. Les nombreux articles qu’il a publiés dans ce cadre de cette véritable confrérie de chercheurs ont été des jalons dans l’élaboration de son chef-d’œuvre, sa thèse d’État Identité corse, outillages et Révolution française, préparée sous la direction de Pierre Vilar et brillamment soutenue devant un jury prestigieux. Comme toujours Antoine Casanova va à l’essentiel. Il y scrute les techniques agricoles, les forces productives y compris dans leurs différences régionales et leurs micro-perfectionnements pour donner à comprendre un mode de production dans sa spécificité concrète, la formation économique et sociale insulaire. Au total, il nous livre une somme sur « les caractères originaux des campagnes corses » saisis en longue durée excluant toute idée d’immobilisme, mais au contraire privilégiant l’éclairage constant du technique par le social dans le cadre complexe des rapports communautaires voire politiques. Ce qui, dans le sillage d’Albert Soboul, son ami et son maître en second, amenait Antoine Casanova à affronter le court terme de l’histoire de la Corse, la période s’ouvrant en 1770 pour se clore en- 1815, à la longue durée des fondations structurelles.

La Corse entrait dans l’orbite de la Monarchie au moment même où celle-ci voyait s’accélérer la crise dont elle allait périr. Le vaste mouvement de réformes imposé à l’île permet à l’auteur de mieux saisir à la fois les enjeux du « despotisme éclairé » à la française, sa portée, ses résultats mais ‘aussi l’accentuation des contradictions entre une étroite caste de prépotenti d’une part, le monde paysan dans sa diversité et une bourgeoisie rurale et urbaine d’autre part, qui finit par faire de 1789, mieux de 1790, une date cardinale dans l’histoire de « l’identité corse » : la Révolution cassait le cheminement de l’île vers une société en forme de Mezzogiorno aggravé avec au sommet de grands latifundistes exploitant salariés précaires et métayers totaux ou partiels. Le rejet massif de l’éphémère Royaume Anglo-Corse après la rupture de 1793 entre Pascale Paoli et la Convention dit le refus d’un retour à l’Ancien Régime, refus que confirme l’on retrouve dans l’échec des tentatives contre-révolutionnaires des années 1797-1800. Le « compromis napoléonien » vint consolider les rapports avec la Nation dont la Corse était « co-créatrice ».

Nécessairement, Antoine Casanova, profondément enraciné dans sa terre mais aussi nourri de l’universalisme des Lumières dont il avait la passion, ne pouvait pas ne pas interroger Napoléon et la pensée de son temps. Il nous a ainsi donné un bien beau livre, unanimement salué par la communauté historienne parce qu’il constitue une nouvelle approche de la personnalité d’un Empereur dont les références et la culture plongeaient dans le rationalisme matérialiste du XVIIIe siècle et dont l’action était prioritairement tournée vers la destruction de l’ordre ancien. Sous la plume d’Antoine Casanova, Napoléon, corse et français à la fois, a pris une nouvelle dimension et plus seulement celle de l’autocrate.

Antoine Casanova était aussi un homme honnête et scrupuleux. Il ne supportait pas l’imposture, l’ignorance se réfugiant derrière les arguments d’autorité ou les prétendues exigences de la mode. Mais il savait toujours être attentif aux autres, à ses étudiants de l’Université de Besançon, aux préparationnaires des concours comme aux autres, à ses amis. Il avait le culte de l’amitié et il adorait se retrouver parmi les siens, sa famille bien sûr, mais aussi tous ceux qu’il aimait et qui l’ aimaient pour partager le plaisir d’être ensemble dans ce climat chaleureux de confraternité méditerranéenne, sachant aussi bien parler de Bonaparte, des moulins, des pressoirs, de la Vierge ou des finzioni. Sa personne va nous manquer mais son œuvre originale et pionnière nous reste comme le témoignage irrécusable de son inventivité et de son talent.

Ange Rovere (Bastia), Claude Mazauric (Nîmes)

4 janvier 2018
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