Égalitarisme jacobin et Droits de l’homme

par Jean-Pierre Gross

Jean-Pierre Gross, Égalitarisme jacobin et Droits de l’homme, Paris, Kimé, 2016, 472 p., 35 €.

Extrait

Affirmer l’idéal égalitaire des jacobins va de soi. Disciples de Rousseau, ils s’appliquèrent à éradiquer les inégalités héritées de l’Ancien Régime : si 1789 avait consacré l’égalité devant la loi, 1793 devait inaugurer l’ère de l’égalité réelle. Mais on oublie trop souvent que Rousseau, dans son projet politique, avait aussi privilégié la liberté comme « fin de tout système de législation », et que le jacobinisme, qui s’en est inspiré, s’est voulu une idéologie libérale. Cette double revendication relève du paradoxe. Liberté et égalité ne sont-elles pas a priori incompatibles ? Est-il possible de maximiser l’une et l’autre simultanément ? Cette incompatibilité foncière ne serait-elle pas à l’origine de la succession de crises politiques que le jacobinisme a dû traverser ? Comme le souligne le philosophe Jean Baechler, plus il y a de liberté, plus l’inégalité tend vers des limites qui ne sont pas corrigées spontanément ; réciproquement, si l’on essaie de pousser l’égalité, on est obligé d’empiéter sur les libertés des acteurs, puisqu’on est amené à redistribuer du pouvoir, des richesses ou du prestige. Cette « contradiction très profonde, affirme Baechler, est sans solution ». C’est sans doute la raison pour laquelle Montesquieu, confronté dans son œuvre à la même problématique, et favorable à un minImum d’ingérence, a décidé au bout du compte de donner la priorité à la liberté, celle-ci étant à ses yeux plus désirable que l’égalité, et l’inégalité lui paraissant un moindre mal que le despotisme.

Choisir de traiter du jacobinisme et des droits de l’homme peut donc paraître une gageure, d’autant plus qu’à ce dilemme intellectuel s’ajoute la réalité historique de la Terreur. Les auteurs modernes ne nous ont-ils pas appris que celle-ci fut non seulement un régime répressif imposé par les circonstances (invasion, guerre civile, état d’urgence) et entraînant une nécessaire restriction des libertés, mais une idéologie égalitaire visant la régénération morale, et l’uniformité, de la société ? Ainsi Luc Ferry et Alain Renaut condamnent le jacobinisme pour sa vision volontariste et éthique des droits de l’homme, le risque inhérent à une telle vision étant celui, « historiquement vérifiable », de la Terreur. Bronislaw Baczko découvre le prolongement de celle-ci dans la pédagogie jacobine, visant à former un « homme nouveau » dont elle seule détiendrait le modèle normatif. François Furet et Mona Ozouf, pour leur part, estiment que le consentement à la contrainte fut dans la Convention la vraie ligne de clivage : en voulant imposer l’égalité aux riches et « les forcer à être honnêtes », Robespierre et les siens inauguraient l’ère totalitaire, le culte de la violence n’attendant plus que « la greffe bolchevik » pour devenir au XXe siècle nécessité révolutionnaire.

Certes, la complaisance des historiens de gauche a favorisé cette perception d’une inexorable continuité historique. Albert Mathiez ne voyait-il pas en Robespierre le complice de Babeuf, à un moment où ce dernier était revendiqué comme ancêtre attitré de la révolution prolétarienne ? Écrivant en 1928, à l’époque de la dékoulakisation en URSS, Mathiez présentait la réforme agraire des jacobins français de l’an II comme une vaste tentative d’expropriation d’une classe au profit d’une autre. Certes, Georges Lefebvre s’est rangé contre cette interprétation, car il estimait que les Montagnards, bourgeois, acquis à la liberté économique, s’étaient vus pris dans l’engrenage du terrorisme économique à leur corps défendant : après avoir cédé à la pression de la rue au printemps de 1793, « leur répugnance persista » et face au maximum, « le Comité [de salut public] et la Convention, désespérément accrochés aux principes de l’économie libérale, ne reculaient que pas à pas ». Avis partagé par Albert Soboul, qui écrivait que « les Montagnards étaient à ce point attachés à la liberté économique qu’il fallut l’extrême péril de l’été 1793 et la poussée populaire qui s’ensuivit, pour qu’ils consentissent enfin à adopter, contraints et forcés, la loi du 29 septembre 1793 ». Il n’en reste pas moins qu’à travers le prisme marxiste, les tiraillements du jacobinisme, son volontarisme comme ses velléités, sont assujettis à la dialectique de classe et apparaissent comme une préfiguration des comportements idéologiques des temps modernes.

De telles assimilations et les réserves qu’elles suscitent nous donnent à réfléchir. Elles révèlent une méprise quant à la nature de l’égalitarisme jacobin, façonné par les Lumières et empreint de l’individualisme de 1789 et de la logique des droits de l’homme. La Déclaration des droits de 1793, rédigée conjointement par Girondins et Montagnards (essentiellement par Condorcet et par Robespierre), proclame les droits naturels que sont « l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété ». Ces droits sont issus des thèses de John Locke, père du libéralisme moderne, qui définissait le droit de propriété comme englobant « la vie, la liberté, les biens », y compris la faculté d’accumuler les richesses et d’en jouir ; mais qui affirmait aussi l’égalité naturelle et « le droit égal à la liberté », impliquant, selon le principe de réciprocité, le devoir de respecter le droit de l’autre à la liberté. Comme le note Amartya Sen, économiste de la pauvreté et analyste de l’utilitarisme anglo-américain, l’égalité est non seulement une caractéristique essentielle des conceptions libérales d’organisation sociale (liberté égale pour tous, considération égale pour tous), mais l’opposition entre liberté et égalité est factice et inexacte, la liberté étant parmi les champs d’application possibles de l’égalité et l’égalité parmi les schémas de distribution possibles de la liberté.

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4 octobre 2016
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