Dans le tourbillon de la Révolution

par Maxime Kaci

Dans le tourbillon de la Révolution. Mots d’ordre et engagements collectifs aux frontières septentrionales (1791-1793) , Maxime Kaci, préface de Jean-Pierre Jessenne, PUR, 326 p., 22 €.

Extrait

L’onde du refus

Un récit concurrent est diffusé dans l’armée et plus particulièrement à Sedan. Il confirme les oppositions politiques des mois précédents. La nouvelle de l’insurrection parisienne et de la suspension du pouvoir exécutif est annoncée dès le 12 août à Sedan par des courriers envoyés au général Lafayette qui communiquent oralement les informations aux troupes . Nul doute que la nouvelle se propage très vite en ce jour de fête patronale où population et soldats se côtoient. L’arrivée des principales personnalités civiles et militaires à l’hôtel de ville pour une séance municipale extraordinaire provoque un attroupement. La population ne s’y trompe pas : le moment est grave. La réunion extraordinaire sert à coordonner le mouvement d’opposition des autorités civiles et militaires au Corps législatif. Lafayette écrit au ministre de la Guerre pour dénoncer fermement les désordres de la capitale sans doute financés par des puissances étrangères pour aider la Contre-Révolution . Le conseil général de la commune nie toute légitimité à la suspension du pouvoir exécutif qui aurait été prononcée par une assemblée contrainte et privée de la liberté nécessaire pour délibérer. L’issue dépend alors de l’attitude des soldats et de la population déjà en alerte. Les premières initiatives sont donc destinées à orienter leurs engagements. Dès le lendemain, les autorités civiles et militaires tentent de promouvoir leur interprétation de l’événement par la diffusion d’un ordre du jour rédigé par Lafayette et par la mise en circulation de périodiques proches des Feuillants comme La Gazette universelle ou Le Logographe . Toutes les correspondances sont interceptées, les scellés apposés sur les papiers des opposants, et tout discours concurrent interdit. Le contrôle de l’information ne pouvant être total, la municipalité invite les citoyens à se prémunir contre tous les écrits qui ne respectent pas les principes de la Constitution .

Le contrôle de l’information prend une dimension nouvelle avec l’arrivée des trois députés envoyés par le Corps législatif. Le 14 août, vers 11 heures, Péraldy, Kersaint et Antonelle accompagnés de leur secrétaire sont introduits, à Mézières, dans la salle de réunion du conseil général des Ardennes où ils exigent la proclamation immédiate de la loi relative à la suspension du pouvoir exécutif. Les membres du conseil tergiversent et, le lendemain, après un vote, la majorité d’entre eux refuse de se soumettre aux injonctions des commissaires . Reprenant l’argumentaire de la municipalité sedanaise, le conseil général du département rejoint le front local d’opposition aux décisions du Corps législatif. Entre-temps, une décision lourde de conséquences a pu infléchir sa position. Le 14 août, les trois commissaires rejoignent Sedan après leur halte à Mézières. Un simple soldat, témoin oculaire des événements, livre à vif un récit de la réception des commissaires :

« À 4 heures je suis descendu en ville où j’ai trouvé les commissaires arrivés depuis un quart d’heure. ils ont reçu un mauvais accueil, l’on ne parle que de les mettre à la lanterne. La municipalité, qui leur a fait une démarche, n’a pas trouvé leur pouvoir légal, en leur disant qu’il étoit daté du 10 que l’assemblée non plus que le roi [...] n’étoit point libre : qu’ils étoient retenus en otage et qu’ils répondroient sur leur tête de l’effervescence que leur présence pourroit occasionner parmi le peuple. Ah ! mon ami, je crains bien que nous ne soyons ici dans le foyer de l’aristocratie et de la contre-révolution. J’entends de toutes parts les officiers dire des horreurs de l’assemblée nationale. J’ai du sang, il est tout à ma patrie, mais je crains dans l’armée une scission. »

Le climat d’agitation entretenue par les plus proches soutiens de Lafayette sert de prétexte pour emprisonner les commissaires qui menaceraient l’ordre public . Leurs pouvoirs sont ensuite remis en cause. La municipalité argue du fait qu’ils ne disposent pas de passeports valables..., c’est-à-dire signés par le roi. Les trois députés sont désignés comme les envoyés d’une assemblée prisonnière. Un palier est indéniablement franchi. Les engagements locaux expriment la volonté collective d’agir pour infléchir les évolutions nationales en faisant du département des Ardennes le fer de lance de l’opposition à la révolution parisienne, comme Lafayette le reconnaîtra quelques semaines plus tard.

Les autorités civiles et militaires de Sedan tentent d’entraîner les soldats et la population dans cette opposition […].

Les troupes sont sommées de se rassembler à 18 heures dans la prairie de la ville où elles sont positionnées par les officiers de l’état-major. Une place à droite de la troupe de ligne est réservée pour la garde nationale de Sedan. Dans la continuité des pratiques des mois précédents, le serment de fidélité à la Nation, à la loi et au roi doit sceller l’engagement collectif en faveur de Lafayette et de la monarchie constitutionnelle. Toutefois, la réquisition ne s’adresse plus cette fois à des troupes de ligne soigneusement choisies, mais à l’ensemble de la force armée, y compris les volontaires et les gardes nationaux. La cérémonie s’ouvre par la lecture de la proclamation du général qui qualifie le 10-Août de coup de force de Paris. Puis, Alexandre Romeuf énumère les messages de sympathie et d’alliance adressés à Lafayette depuis la province et les autres corps d’armée. Latour-Maubourg et les principaux officiers membres de l’état-major prêtent le serment. Le général passe en revue les régiments de l’armée royale ainsi que les bataillons de volontaires. La foule murmure mais ne manifeste pas. Subitement, un premier volontaire du bataillon Maine-et-Loire refuse de prêter le serment de fidélité au roi. Puis Gilbert Favier, officier volontaire du bataillon de l’Allier, raconte :

« La réserve prêta cependant le serment si désiré de la municipalité. La majorité de notre bataillon fit de même, mais deux officiers crièrent : vive l’assemblée, et point du roi Louis XVI. »

Une partie de la population sedanaise présente applaudit, la situation devient chaotique, le général décide de rompre les rangs. Face à ce refus qui ébranle sa confiance en ses troupes, Lafayette hésite, puis finalement renonce à s’engager dans une opposition armée. Il émigre le 19 août et, deux jours plus tard, la municipalité de Sedan libère les trois commissaires. […]

Une nouvelle fois, les appropriations du patriotisme jouent contre les personnalités locales. Alors que la participation des citoyens à de nombreuses cérémonies a pu être motivée par un conformisme politique et social, l’attitude des soldats et de la population sedanaise relève ici de l’acte de rébellion : la prise de position collective exprime un refus de l’autorité locale qui introduit, dans le champ politique, l’interlocuteur dépourvu de parole officielle. Le serment refusé concrétise le « conflit de légitimité » propre à l’épisode du 10-Août. Il est d’autant plus significatif que le cas sedanais n’est pas isolé

Note de la rédaction : les notes présentes dans cet extrait du texte, choisi par l’auteur, n’apparaissent pas ici.

Table des matières

Préface

Introduction

Chapitre I : Les vœux de la Nation
Variation révolutionnaire sur un répertoire traditionnel
Combats pour les blés : les indicateurs d’une inertie ?
Modulation frontalière et nationalisation des conflits locaux
Logiques insurrectionnelles
Partition religieuse et dissonances locales
Chocs des représentations et conflits d’usages
Un particularisme flamand ?
Cassel, cas singulier

Chapitre II : L’épreuve de la fuite
La discordance des temps d’action
La conviction héritée d’un péril frontalier
Raconter le départ royal pour faire l’événement
L’arrestation à Varennes et la mise en réseau des autorités frontalières
Les émigrations, une répercussion politique de l’événement
Partir sans tourner le dos
Émigration et radicalisation politique
Une unanimité en trompe-l’œil
Les succès de la mobilisation défensive
Vers une fragmentation ?

Chapitre III : Les éclats du patriotisme
Le patriotisme transnational, un argument belliciste ?
De la guerre redoutée à la guerre souhaitée
Patriotes, réfugiés ou émigrés : l’exemple des Brabançons
Ordre local et négociations diplomatiques
Les clameurs du patriotisme social
Un mouvement bien singularisé
Des engagements patriotiques concurrents
Des émeutes locales au débat national
Les déflagrations d’un patriotisme de l’urgence
Préparer la guerre par des célébrations
Les débordements sanglants

Chapitre IV : « Vive l’Assemblée et point du roi ! »

L’emprise régionale de Lafayette
Positionnements militaires et politiques
Dénoncer le 20-Juin et soutenir Lafayette
Le respect de la loi : un impératif militaire ?
Le conflit de légitimité
L’onde du refus
« Les mille horreurs lâchées par des hommes accrédités »
En quête d’un nouvel équilibre
Septembre rouge
Les deux temps de l’affrontement cambrésien
Péril militaire et antagonismes socio-politiques
De la suspicion à l’exécution

Chapitre V : S’approprier la politique
Conflits d’usages autour de références polysémiques
Des complots à tous les niveaux ?
Le paradoxe patriotique : appel à l’unité et usages partisans
Un vernis révolutionnaire ?
L’appropriation de la politique : rouages et conséquences
Des transmissions obliques
Des représentants de l’ordre au marginal-sécant : diversité et concurrence
des médiateurs
Une géographie des conflits

Chapitre VI : Quand la République gagne les frontières
Voix électorales et expressions transnationales
Les élections de Thomas Paine : des référendums sur l’Angleterre ?
Face au péril militaire : les réactions contrastées des électeurs des Ardennes et du Nord
De l’affrontement subi à la résistance célébrée
Le bombardement de Lille ou l’émergence d’un héroïsme républicain
La mise en scène des victoires de la République
Un mécontentement latent
Subsistances et revendications matérielles
De la mort du roi au conflit militaire élargi : une République toujours menacée

Chapitre VII : Au rythme des luttes de pouvoir
Face à la trahison de Dumouriez, la mise au pas des populations frontalières
Les préparatifs d’un coup de force militaire
Remporter la bataille de l’information pour sauver la République
Les effets convergents de la trahison
Les luttes politiques : un monopole militant
Un fédéralisme avant l’heure
Les sociétés populaires au cœur des affrontements de l’été 1793
Sur terre et sur mer : les territoires septentrionaux dans l’étau militaire
La prise de Valenciennes et le spectre de l’Ancien Régime
Une résistance républicaine franco-anglaise à Dunkerque ?

Chapitre VIII : Introuvables complots
L’émeute de Pernes, une « Vendée avortée »
L’émeute de Pernes a-t-elle existé ?
Quand la répression des complots se détache du péril
Lutte contre les complots et contrôle du pouvoir coercitif
L’instrumentalisation du complot anglais dans le Pas-de-Calais
Complots et antagonismes sociaux dans les Ardennes
L’armée révolutionnaire et l’hégémonie militaire dans le Nord
Final polyphonique pour une mise à l’unisson
Le coup de théâtre lillois et ses effets contrastés dans le Nord et le Pas-de-Calais
Vers un rééquilibrage politique dans les Ardennes ?

Chapitre IX : Par-delà et par-deçà la Nation
Du frère à l’ennemi : le chemin tortueux de la radicalisation
Des vases communicants ?
Quand l’économie rencontre la politique
Des engagements collectifs transnationaux
La France septentrionale : un « asile pour les amoureux persécutés de la Liberté » ?
Les effets d’une discordance
Le temps des « hommes doubles »
La diversité des médiateurs transfrontaliers
Heurs et malheurs d’une médiation transfrontalière : Louis Nicolas Sta

Conclusion

Annexe

Sources

Bibliographie

Index des lieux

Index des noms

Table des cartes, tableaux, graphiques et illustration

Vous pouvez téléchargez ici l’introduction du livre.
24 octobre 2016
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