Cérémonie funéraire en hommage à Michel Vovelle

Interventions de Michel Biard, d’Hervé Leuwers et de Philippe Bourdin

Aix-en-Provence, 10 octobre 2018

Présentation de Michel Biard

La cérémonie funéraire en hommage à Michel Vovelle a eu lieu le mercredi 10 octobre 2018 au funerarium d’Aix-en-Provence, en présence de sa famille, ses amis et collègues. Notre Société y était représentée par Michel Biard qui a lu un discours de notre président Hervé Leuwers, retenu à Lille par des obligations universitaires. Plusieurs autres membres de la Société ont pris la parole, Claude Mazauric qui coprésida la SER avec Michel Vovelle au temps de ce que celui-ci appelait avec humour "la tétrarchie Godechot-Mazauric-Suratteau-Vovelle" ; Pierre Serna au nom de l’Institut d’Histoire de la Révolution française-IHMC et Anne Jollet au nom des Cahiers d’Histoire, tous deux comme Michel Biard élèves de Michel Vovelle. Ont été rappelés par toutes et tous à la fois l’homme, le militant communiste, l’éminent spécialiste de la Révolution française, mais aussi l’infatigable missionnaire de la Révolution qui participa à quelque 550 colloques de par le monde, publia une trentaine d’ouvrages personnels (dont le prochain sortira en ce mois d’octobre) et plusieurs centaines d’autres textes. Michel Vovelle disparu, il nous reste aujourd’hui à continuer ses « combats pour la Révolution française », nous ses frères et amis, ses élèves, les élèves de ses élèves, et tous les membres de notre Société qui, comme l’a dit le poète, « répond toujours du nom de Robespierre ».
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Allocution d’Hervé Leuwers

Pour les membres de la Société des études robespierristes qui ont fréquenté Michel Vovelle, l’ont écouté, ont discuté ou travaillé avec lui, il est avant tout cet immense historien, ce communiste engagé, cet homme affable et souriant dont on a plaisir à se rappeler. Pour les membres de la SER qui l’ont connu, et pour ceux qui ne l’ont pas connu, l’exceptionnel historien est aussi l’ancien président de cette vénérable société. Il l’a co-dirigée aux temps du Bicentenaire, entre 1983 et 1993 : d’abord avec Jacques Godechot et Jean-René Suratteau, puis au sein de ce qu’il appelait avec humour, la « tétrarchie Suratteau, Vovelle, Mazauric, Bertaud »...

Pour un spécialiste de la Révolution, les temps n’étaient pas faciles. Mais l’historien était à l’œuvre ; il publiait ses Images et récit de la Révolution française, son Théodore Desorgues, mais aussi La mentalité révolutionnaire, La Révolution contre l’Eglise, et d’autres titres encore. L’historien était à l’œuvre, et l’homme de conviction inébranlable.

En 1988, la SER avait 80 ans. Au théâtre d’Arras, à proximité de la maison où avait vécu l’Incorruptible, dans une salle comble, Michel Vovelle s’exprimait comme directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution et comme co-Président de la SER. Reprenant en partie le titre d’une célèbre conférence d’Albert Mathiez (« pourquoi nous sommes robespierristes »), il avait intitulé son propos : « Pourquoi nous sommes encore robespierristes ». Le texte était militant. Il défendait certes le principe d’une histoire rigoureuse et savante, la nécessité de vaincre les a priori, les idées toutes faites ou la contrefaçon des faits, mais il rappelait également toute l’actualité des idées de Robespierre : « Ce qui reste vivant [de Robespierre], affirmait-il, [...] c’est le mouvement même qui l’a porté, c’est une qualité de ferveur et d’engagement vital, c’est une démarche – l’idéal démocratique, l’amour du peuple, la volonté de construire une société heureuse. » Par delà l’homme Robespierre, Michel Vovelle insistait sur la force des idéaux démocratiques et sociaux portés par certains révolutionnaires ; ils lui paraissaient plus vivants, et plus nécessaires que jamais.

Le discours d’Arras a été prononcé il y a trente ans. Michel Vovelle s’y montrait optimiste, et concluait son propos pour une note d’espoir. Depuis, il s’est souvent interrogé sur ce qui restait de l’idéal de l’Incorruptible... « Sommes nous encore robespierristes ? s’était-il demandé lors du centenaire de la SER. Etes-vous encore robespierristes ? »

Et pourtant... la SER reste la SER ; elle est « bien vivante », comme elle l’était en 1988, et c’est en partie par l’œuvre de Michel Vovelle, par ses combats, qu’elle demeure un pôle majeur d’histoire de la Révolution. Comme en 1988, au temps de sa présidence, la Société des études robespierristes conserve la volonté d’encourager une histoire exigeante et distanciée, qui permette avant tout de comprendre la Révolution. Comme en 1988, la SER entend également stimuler la conscience du citoyen et accompagner une mémoire républicaine de l’événement, plus que jamais indispensable à la préservation du rêve démocratique.

Une histoire exigeante, mais aussi une histoire républicaine, consciente des enjeux de notre temps... Une histoire vivante de la Révolution française... Pour nous, à la SER, c’est aussi cela le legs de Michel Vovelle.

Hommage d’Anne Jollet

Dit aux obsèques à Aix-en-Provence par Anne Jollet, en tant que directrice des Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique

Si je parlais en mon nom propre, je parlerais du début, de ces rencontres fondatrices quand on a à peine plus de 20 ans, de ce formidable déploiement des ambitions de l’histoire, du respect délicat, de l’immense gentillesse d’un maître qui ne disjoignait pas, déjà, l’aventure des vies singulières, avec ses joies, ses peines, de ce l’on vient chercher dans l’histoire. Il m’a accueillie, souhaitant parler des vignerons de Touraine, de leur attachement aux petites pièces de terre comme vecteur de la liberté, à un moment où lui-même cherchait plutôt du côté du « grenier », de cette formidable découverte des images, des caricatures dont il faisait alors le cœur d’une recherche de compréhension de l’ampleur des luttes symboliques. Avec une grande ouverture d’esprit, sans doute un peu dubitatif, mais avec la prudence qu’on lui connaissait quand l’essentiel n’était pas en cause, il a accompagné mon choix.

En tant que directrice des Cahiers d’histoire, dont Michel était membre du conseil scientifique, je dirais un peu autrement.

Je veux d’une part traduire l’intense émotion de beaucoup de lecteurs, lectrices, d’ami-es qui m’ont écrit pour raconter un souvenir, une lecture. Qui, parfois, sans avoir connu personnellement Michel Vovelle, disait sa tristesse de la perte de quelqu’un ressenti comme un proche, comme un soutien. Qui disait qu’il avait fait partie de toute une vie de lecteur d’histoire. Ainsi en va-t-il des grands auteurs. Des personnes d’horizons divers ont demandé des manifestations publiques d’admiration. Tant de gens ont lu Michel Vovelle, ont aimé l’entendre, en cours, en séminaires, en généreuses conférences ou, trop rarement, lors d’échanges radiophoniques. Tant de gens ont suivi avec passion la voie courageuse qu’il traçait d’une lecture de la Révolution par ceux qui l’aiment, comme il l’affirmait lui-même à la suite d’Alphonse Aulard. C’est au nom de ces expressions d’émotion, d’admiration disjointes, de gens d’âge, de sexes, de fonctions, de cultures historiennes différentes, que je prends la parole ici comme coordonnatrice du collectif de rédaction des Cahiers d’histoire. Au nom des lecteurs, lectrices, des auteurs des Cahiers qui veulent exprimer leur gratitude pour quelqu’un qui était présent dans nos choix, nos cheminements, sans que nous nous adressions beaucoup directement à lui. Paradoxe sur lequel les historiens, s’ils s’intéressent un jour à nous, diront mieux que nous. Nous devions publier un entretien. Ce ne sera pas le cas. Mais nous savons que Michel Vovelle avait installé ses interrogations dans un espace où nous développons les nôtres. Là où, pour tous ceux toutes celles qui tentent de penser globalement les changements sociaux, de penser les effets de domination, héritiers plus ou moins de Marx, c’est difficile, ça fait mal. Pour lui, pour nous, pour tous les militants (mot terriblement guerrier en nos temps de soft power), ce qu’il regardait comme une cause, non pas perdue, mais reléguée, disons, sur les marges de l’histoire, la question de la « prise de conscience » et de son double, l’émancipation. Avec une pudeur surjouée, il aimait à dire cet embarras, à dire sans dire, à dire malgré tout, sachant que ce n’était pas se ranger du côté des triomphants. Comme il l’écrit dans son autobiographie, dans ces Mémoires vives ou perdues (titre où nous entendons si bien la voix de son auteur et sa malice dont on ne savait jamais vraiment jusqu’à quel point elle était triste), comme il l’écrit donc à propos de cette question de nos savoirs, de notre travail historien et de son pourquoi, de cette question que l’on a du mal à nommer, « je devrais me retenir de citer » les mots de Pierre Vilar, travailler à la « prise de conscience ».

Nous essaierons à l’avenir de ne pas nous retenir de citer Michel Vovelle pour cette question laissée posée, pour son immense apport analytique de la « cave au grenier », pour cette autre question cruciale pour nous aussi, question cette fois de sa génération, qu’il a eu le courage d’ouvrir et de travailler et qui nous a laissé un petit espace dans lequel développer cette histoire que nous avons qualifiée aux Cahiers d’histoire en 1996 de « critique ». Cette question autour de la façon de comprendre au mieux ce qui fait se mouvoir les humains, mus par des forces qui ne sont pas seulement celles de la « cave », celles des structures socio-économiques qu’a si bien étudiées l’histoire qui compte, dont il nous a transmis l’admiration et l’idée de sa nécessité. Mais aussi les forces du « grenier », ces forces du mental, qu’il a fait apparaître sous le nom de « mentalités », ces forces qu’il a traquées dans les formes de l’adhésion ou du refus religieux, dans les expressions de l’engagement politique, notamment dans ce grand moment d’expansion des pratiques, idées, des représentations que fut la Révolution française. Comment tenir tous les bouts, comme il aimait à dire de façon pragmatique. C’est bien de cela dont il s’agit pour nous aussi. Comment non seulement, bien sûr, ne pas opposer, mais penser ensemble toutes ces formes de contraintes et d’affirmations, le poids des prix comme le poids des images. On ne va pas reprendre les « gros mots », comme il nous a dit souvent, néanmoins les réalités têtues sont là. Michel Vovelle nous a dit qu’il ne fallait pas déserter l’espace de cette tentative de synthèse et il nous a aidé à ne pas trop fléchir face à cette exigence, rendue si risquée dans les temps de déferlante libérale que nous avons subis en même temps que lui.

Merci, cher Professeur, pour l’obstination à camper là où il ne fallait pas être, à maintenir ouverte cette voie qui vise à penser globalement les sociétés, comme des ensembles complexes, d’articulations d’individuel et de collectif, de forces à la fois contraires et complémentaires, des sociétés toujours en mouvement sous l’effet des luttes d’intérêts, de puissances objectivement contraires. Comme tu le disais, risquant encore un gros mot, de « luttes de classes » sans doute. Merci pour ces pistes de cheminement entre pensées neuves et pensées héritées, pour ces tissages de liens visant toujours à élargir le champ de nos compréhensions historiennes, pour cette valorisation du travail patient au ras des papiers qui disent la vie des gens, des gens les plus nombreux, du peuple, merci pour l’invention des belles sources, testaments, images, que l’on doit à ton propre travail acharné, merci pour l’alliage subtil des doutes qui font découvrir, qui attisent la pensée, arment la critique, et des certitudes fortes, notamment cette absolue certitude que notre travail d’historien donne des responsabilités au présent. Mots trop emphatiques, sans doute, pour dire la rigueur d’un engagement qui ne s’affichait pas en déclarations péremptoires, mais dans la constance dans l’action, la persévérance dans les principes et des petits mots qui disaient à la fois l’ambition et la connaissance de ses limites. Ambition et connaissance des limites qui nous aident nous aussi à persévérer, notamment pour construire au mieux une revue d’histoire critique, mois après mois. De cette démarche morale, somme toute, aussi, grand merci. De connivence profondément, je me permets, cher maître (profitant déjà de l’absence pourrais-tu dire malicieux). Avec profonde gratitude et confiance dans les déploiements à venir de ces mille et mille mots mesurés que tu nous laisses et que nous partagerons autant que nous pourrons, cadeaux de bienvenue aux jeunes générations historiennes et citoyennes.

Anne Jollet
Directrice des Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique

Hommage de Philippe Bourdin, au nom du CTHS

Michel Vovelle, qui vient de nous quitter, a présidé la Commission Jaurès du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (CTHS), dévolue à l’Histoire de la Révolution française, de 1986 à 1996, en un temps où bien d’autres responsabilités épuisaient ses forces (Commission de recherche scientifique du Bicentenaire, Commission internationale d’Histoire de la Révolution, Société des études robespierristes, Institut d’Histoire de la Révolution française, entre autres). Il en a été ensuite le président d’honneur. La commission alimente alors régulièrement débats, congrès annuels thématiques des Sciences historiques, et éditions (actes de colloques, thèses et sources). Elle est cependant déjà fragilisée par les problèmes statutaires qui affectent le CTHS : ils conduisent en 2000 à la fondation de la 5e section du CTHS, consacrée à l’ « Histoire du monde moderne, de la Révolution française et des révolutions ». Cette absorption de la Commission Jaurès, une mésentente avec la direction du CTHS sur la publication d’une histoire de celle-ci, conduisent Michel Vovelle à la démission.

De l’eau a coulé sous les ponts, et la vie de cette nouvelle section a montré que les cohabitations institutionnalisées ne conduisaient pas forcément à l’effacement du caractère des partenaires, ni à leurs déchirements incessants. Nombre de collègues et d’élèves de Michel Vovelle ont repris son flambeau, lui qui pouvait, par ses travaux et ses engagements, se revendiquer des trois champs académiques accolés dans l’intitulé de la nouvelle entité. Ils veulent aujourd’hui souligner, au-delà de la perte personnelle qu’ils éprouvent et de la dette dont ils lui sont redevables, l’importance scientifique de celui qui vient de nous quitter.

Praticien reconnu de la « nouvelle histoire », innovant dans la découverte des sources comme dans les méthodes, sa longue étude des testaments provençaux a conduit Michel Vovelle à établir une chronologie nuancée de la piété au siècle des Lumières, et à formuler l’hypothèse d’une « déchristianisation » (Piété baroque et déchristianisation en Provence au XVIII ° siècle, 1973). S’interrogeant sur les perceptions intimes et collectives de la mort, il a démontré l’importance de l’iconographie et de l’analyse méthodique du discours (La Mort en Occident de 1300 à nos jours, 1983). Il a aussi sollicité l’histoire quantitative et sérielle pour décrypter les gestes festifs et les pratiques religieuses, leur subversion par la Révolution (Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820, 1976). Au lieu de conclure sur un modèle unique du cérémonial révolutionnaire, il insiste au contraire sur l’aspect protéiforme de la « déchristianisation », et sur la prise en compte nécessaire de sa modulation géographique (en particulier dans La Révolution contre l’Église. De la Raison à l’Être Suprême, 1988). Contre les triomphantes perspectives du long terme braudélien et dans le même esprit que Maurice Agulhon, il associe donc ce renouveau de l’histoire culturelle et des mentalités, dont il est l’un des pionniers, à « la redécouverte du politique » et de l’évènement, et encourage ainsi une relance des études de terrain, avec une aptitude à battre et à croiser les cartes magnifiquement démontrée par La découverte de la politique, une géopolitique de la Révolution (1992).

Le social et le politique investissent avec Michel Vovelle la sphère de l’« imaginaire » : « Il fallait passer du côté des représentations collectives pour étudier comment elles se forment, s’élaborent et vivent », en tenant compte du « jeu entre les conditions objectives de la vie des hommes et les représentations qu’ils s’en font ». De là l’importance des investigations sur les fêtes, les espoirs et les craintes, les formes de sociabilité, les expressions artistiques, etc. L’illustration la plus parfaite en est donnée et par la publication des cinq volumes consacrés à La Révolution française. Images et récits (1986), et par le grand colloque en Sorbonne du mois de juillet 1989 qui, versant scientifique des commémorations du Bicentenaire, a pour thème L’image de la Révolution française. On y échange sur la transmission des concepts et des symboles, sur les véhicules de la circulation des idées, sur la géographie et la chronologie de leur diffusion et de leur renouveau, sur la réfraction politico-idéologique dont sont empreintes les interprétations fluctuantes des évènements révolutionnaires.

Une place majeure est donc réservée à l’examen des pratiques politiques, mettant en regard l’invention de principes et d’institutions radicalement nouveaux, et les coutumes, les comportements tenaces du passé, ceux que Michel Vovelle retrouvera chez les sans-culottes de Marseille (2013), comme il les a analysés en suivant Les jacobins, de Robespierre à Chevènement (1998). Sur tous ces thèmes, le Bicentenaire permet la réalisation d’outils indispensables à l’enquête, de l’État de la France sous la Révolution à l’Atlas de la Révolution française. Dans le cadre du Bicentenaire, dont il a été, sur le plan scientifique, l’un des principaux animateurs dès 1982, Michel Vovelle a su ouvrir le débat aux différentes écoles, même si cette ouverture n’a pas été toujours payée de retour. Cette riche expérience nationale et internationale nourrira plus d’une mise en perspective historiographique (Recherches sur la Révolution en 1991, Combats pour la Révolution française, en 1993, 1789. L’héritage et la mémoire, en 2007), jusqu’à ses souvenirs publiés ces deux dernières années (La Bataille du bicentenaire de la Révolution française, Mémoires vives ou perdues), où il revient sur sa famille, ses engagements politiques (avec le Parti communiste), son parcours d’historien, ses victoires et ses défaites, ses inspirateurs et ses éventuels héritiers. Nul doute qu’ils seront nombreux à se retrouver dans une partie ou le tout de cette œuvre immense.

Philippe Bourdin
Président de la section de l’Histoire du monde moderne, de la Révolution française et des révolutions du CTHS

Hommage de Christine Peyrard

Professeure des universités émérite, Aix-Marseille Université

Saluer Michel Vovelle aujourd’hui, c’est rendre hommage au citoyen engagé, au militant de la Révolution et au professeur extraordinaire qu’il fut, notamment à Aix.

Son enseignement de la Révolution française, au milieu des années 1970, exerçait un profond magnétisme sur ses nombreux élèves. Même celles et ceux qui avaient étudié la Révolution en hypokhâgne et croyaient tout savoir (le petit « manuel rouge » de Soboul en poche, ainsi que Mathiez, Lefebvre et Godechot) découvraient un nouveau monde : celui des mentalités collectives, des engagements non mesurés, des questionnements méthodiques, des archives nouvelles, car le grand savant tenait à cœur d’ « entrouvrir la porte du laboratoire ». Et puis, il y avait le charme du récit comme celui de ces brigands qui couraient dans « les plaines de grande culture », d’un ton de voix qui pouvait se faire brusque, agrémenté souvent d’un « somme toute » et, toujours, surtout, d’un mot ou d’une expression qui faisait sourire ou même franchement rire. Michel Vovelle était un immense chercheur qui savait non seulement, transcrire ses recherches dans un cours, mais encore donner la passion de la recherche dans une humeur joyeuse. Sans fausse modestie, parce qu’il était très fier d’attirer de nombreux étudiants, mais avec une simplicité désarmante, faite de respect et de gentillesse incroyable. Si les jeunes communistes et les syndiqués à l’UNEF se pressaient à ses cours, il accueillait avec une égale bienveillance chaque étudiant, quel que soit son positionnement politique dans cette génération post-soixanthuitarde fortement politisée. En fait, son engagement civique bien connu de tous n’avait aucune incidence sur ses directions de recherche qui attiraient aussi bien des gens de gauche que de droite. C’est la science qu’il servait, non une idéologie partisane.

Cette ouverture intellectuelle était sa marque de fabrique : il défrichait de nouveaux territoires pour l’histoire, en entrecroisant plusieurs chantiers, celui de la longue durée et du temps court des événements révolutionnaires, celui de l’histoire de la mort et de la Révolution, celui des testaments provençaux au XVIII° siècle et des prêtres abdicataires en l’an II de la République, celui des âmes du purgatoire et celui des fêtes révolutionnaires, celui des images essentiellement parisiennes et celui des archives des sans-culottes marseillais. Cette exceptionnelle envergure d’historien moderniste a beaucoup contribué au succès de ce qu’on appelait « l’école d’Aix », en l’associant aux travaux de Georges Duby et de Maurice Agulhon, son grand frère et ami, qui renouvelait les perspectives de l’Histoire en France et à l’étranger.

Cet engagement non mesuré sur tous les chantiers de l’histoire ne l’empêchait pas d’intervenir sur la scène universitaire : en devenant directeur du département d’Histoire, grâce aux votes étudiants, essentiellement UNEF, au temps de la parité entre enseignants et étudiants, et fermement soutenu par Charles Carrière et Claude Mesliand notamment, et en siégeant comme élu SNESup au Conseil scientifique de l’Université de Provence. Car Michel Vovelle était présent sur tous les fronts de l’Histoire, y compris de l’histoire présente. D’autres que moi, comme Anne Mesliand sans nul doute, si proche de lui au XXIème siècle, sauront mieux dire ses combats civiques contre « les folies d’Aix ».

Cette passion de toute une vie pour l’Histoire s’est prolongée pendant sa longue retraite à Aix. Une retraite très active puisqu’il était, jusqu’à son dernier souffle, assis chaque jour « devant son écritoire », comme il disait. Car l’ordinateur qui lui avait été offert, n’ayant pas survécu à l’inondation de sa maison, rue Villemus, c’est avec sa plume qu’il aimait écrire et penser. Non seulement il a continué à publier de nombreux livres, souvent en hommage, que ce soit à Monique comme son livre sur son bourg cévenol où il passait en famille de beaux étés, ou à Maurice qui attendait son livre sur le Bicentenaire de la Révolution française, mais encore il a participé avec plaisir aux innombrables colloques, journées d’études de Telemme et soutenances de thèses que j’ai pu organiser pendant une quinzaine d’années jusqu’à ma retraite. De tous ces moments merveilleux, peut-être, retiendrais-je la standing ovation, « comme on dit en vieux provençal », des étudiants aixois à l’issue de son cours en amphi pour l’agrégation et le Capes d’histoire en 2005 sur « Les républiques-sœurs », à une époque où les cours de nos prestigieux concours d’enseignement avaient lieu dans un grand amphithéâtre et non dans une petite salle.

Pour conclure, c’est sans doute cette fidélité à des engagements civiques et politiques de toute une vie qui caractérise le mieux mon maître et ami. L’amitié était une idée-force pour celui qui aimait recevoir tous les savants du monde entier dans sa maison, où ils trouvaient gîte et couvert. Certes, le décès brutal de Monique Vovelle, sa précieuse compagne qui donnait à tous ces repas un relief exceptionnel, tant par ses talents culinaires que par sa joie de vivre et d’aimer, a profondément meurtri ses dernières années ; certes, son bureau jonché de livres qui venait d’être débarrassé de quelques milliers de titres, pour être donné à l’IHRF (après le legs de ses mémoires de maîtrise, DEA et thèses à la MMSH), semblait un peu étrange, sinon glauque. Pourtant, Michel trouvait la force intérieure nécessaire pour continuer de vivre libre, en écrivant et en témoignant, jusqu’à la mort.

Christine Peyrard

Hommage de Claude MAZAURIC

Texte de l’hommage personnel prononcé lors des obsèques de Michel Vovelle :

Très cher Michel,
Je m’adresse à toi du fond de mon chagrin pour te dire ainsi qu’aux tiens et à tous les nôtres ces quelques mots.

Dans cette somme extraordinaire de savoir et de ferveur que tu as écrite, puis deux fois réécrite, enfin publiée en 2017 aux éditions de la Découverte, sous le titre La bataille du bicentenaire de la Révolution française, tu déclares à propos de la place que l’avenir te réservera parmi les historiens de notre temps, je cite : « J’ai été touché par l’hommage » qu’on m’a rendu ; il s’agissait en l’occurrence de celui, unanime, qui t’avait été réservé ainsi qu’à l’ensemble de ton œuvre par les historiens du monde anglo-saxon réunis à Paris en 2004 à l’initiative de la Western Society for French Historical Studies. Mais, ajoutes-tu : j’ai été « déçu de l’oubli, dans ce tour d’horizon, de la bataille que j’avais menée » autour du bicentenaire : « Il n’en était plus question » car cette action, écris-tu : « était entrée dans l’histoire »... Sous-entendu, rejetée dans la méconnaissance, peut-être dans l’effacement !

Non, Michel : non seulement l’immense effort intellectuel, physique, et surtout historiographique et civique que tu as accompli, vit toujours dans la mémoire de tes contemporains mais la marque objective de ton action victorieuse demeure indélébile sur le terrain même de l’histoire du temps présent ! Et ton livre de mémoire et de bilan que j’évoque ici, au-delà de la connotation de déceptivité que tu lui as curieusement mais délibérément conférée, le démontre avec éloquence et profusion. En France, partout et inlassablement, de 1983 à 1993, puis jusqu’en 2000 dans toute l’Europe et sur tous les continents, on a pu en mesurer l’incroyable présence et ressentir la fécondité de ta démarche processive et critique et l’efficacité de ton magistère. Nous pourrions égrener les souvenirs : ils ont été si souvent partagés car je t’ai suivi tant de fois que j’éprouve encore le bonheur intellectuel et moral d’en avoir été le témoin ! Au bout de la panoptique évocation de ce qui fut ton tour du monde bicentenarial, des Amériques à l’Asie, de la Norvège aux mers du sud, je ne pourrais d’ailleurs que rappeler le succès inégalé du Congrès de Paris de 1989 dont Pierre Serna, ton disciple et successeur en Sorbonne, a eu raison de souligner, qu’il vit la défaite en rase campagne de ceux qui avaient cru décrédibiliser le sens émancipateur de la Révolution française, en espérant du même coup empêcher le renouvellement international de son historiographie à quoi tu as finalement consacré le meilleur de ton talent d’entraîneur et de directeur de recherches exercé avec une énergie et une persévérance inégalée..
Le bicentenaire de la Révolution, ton livre l’énonce sans fards, est advenu en un moment de l’histoire contemporaine marqué par le retour en force dans le monde d’un néo-libéralisme conservateur qui a cru pouvoir renvoyer aux enfers les ferveurs révolutionnaires nées de la fin de la Seconde guerre mondiale : sur les divers plans, géostratégique, médiatique et idéologique, peut-être sociologique, jusqu’ici il s’est avéré impossible d’inverser cette tendance de fond qui s’est imposée dans l’espace public, français comme international ... Et cela te désespérait ainsi que tu nous l’as si souvent déclaré ces dernières années. Mais sur le terrain des savoirs, de la critique et de l’histoire de la Révolution qui se construit et se reconstruit en permanence, le vainqueur incontesté, Michel, c’est toi : toi, Michel Vovelle dans toute ta grandeur d’historien et d’humaniste à l’incomparable savoir !
... Et c’est pourquoi, celui qui énonce cette vérité n’est pas seulement, le condisciple, le collègue, le frère, ton ami et camarade que ta mort étreint durement comme elle affecte Sylvie, Claire, tous les tiens, et tous les autres, mais le simple citoyen qui veut te dire la gratitude profonde que des milliers de gens éprouvent comme moi depuis vendredi dernier, pour l’homme que tu fus, inoubliable en vérité comme l’est ton œuvre elle-même.

15 octobre 2018
Thématiques : Hervé Leuwers Michel Biard
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