Adrien Duquesnoy. Un révolutionnaire malgré lui.

Édité et présenté par Guillaume Mazeau

Adrien Duquesnoy. Un révolutionnaire malgré lui. Journal mai-octobre 1789 , édité et présenté par Guillaume Mazeau, Mercure de France, 297 p., 21 €.

Extraits

La Révolution, un monde étranger (G. Mazeau)

Les pages qui suivent traduisent cette nouveauté radicale. Racontés pour la première fois, les faits et gestes accomplis par les protagonistes du printemps et de l’été 89 nous apparaissent soudain comme autant de déflagrations venant déranger l’ordre de la société monarchique et la Révolution apparaît pour ce qu’elle est, en réalité, par rapport à ce que nous nous imaginons d’elle : un monde exotique dont les codes doivent être déchiffrés. Or pour cela, en raison du point de vue critique qu’il essaie d’adopter, Duquesnoy est un bon guide. Ses notes témoignent de la naissance des sciences morales et politiques, et de l’anthropologie politique. Se reconnaissant dans la figure émergente de l’« observateur », chargé de décrire et comprendre les sociétés humaines à l’aide des méthodes expérimentales, Duquesnoy contribue au renouvellement des savoirs qui marque la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans le sillage des Encyclopédistes. « [J]’ai le malheur d’être sur la scène, ou du moins d’en être assez près pour juger les objets ; je n’ai d’ailleurs aucune opinion pour ou contre aucun ordre » (22 mai) : ce qui frappe dans cet exercice d’observation participante, c’est le mélange de familiarité et d’étrangeté, d’ancien et de nouveau, l’écriture de Duquesnoy oscillant en permanence entre le récit subjectif et la description la plus impartiale possible. Alors que de nouvelles pratiques politiques s’élaborent, au milieu d’une crise sans précédent, et que la société se recompose à une vitesse peut-être jamais égalée jusqu’alors, ces mutations sont, en même temps qu’elles s’accomplissent, aussitôt scrutées, décrites, interprétées, analysées et comparées par ceux qui en sont les principaux responsables.

N° 48. VERSAILLES, LE 15 JUILLET 1789. (A. Duquesnoy)

Si l’on porte un regard attentif sur les événements qui viennent de se succéder, on est très étonné, et de la révolution des idées, et des progrès qu’a faits l’amour de la liberté. Qu’on se rappelle d’abord que plus le ministère a fait de fautes, plus il a voulu employer des moyens violents, et plus aussi nous avons secoué le joug qu’on voulait nous imposer. On nous présente une ouverture de conciliation inadmissible ; nous la rejetons et nous nous constituons. On nous ferme l’entrée de la salle ; nous courons au Jeu de Paume, nous jurons de jamais nous séparer. On nous éloigne du Jeu de Paume, des Récollets ; nous courons à Saint-Louis, où la majorité du Clergé vient nous trouver. On imagine une séance royale, dernier effort du despotisme expirant ; nous cassons les prétendues lois qui nous sont offertes. On veut renvoyer M. Necker ; nous le forçons à rester. On ferme, on barricade les portes placées entre la Noblesse, le Clergé et nous ; une partie de ces ordres franchit ces obstacles et vient se réunir. Bientôt la totalité des ordres les suit.

Cependant des soldats s’attroupent autour de Paris, on menace la liberté de l’Assemblée, on menace notre liberté individuelle. Dans une adresse infiniment respectueuse, nous demandons l’éloignement des troupes ; on nous le refuse ; on nous refuse aussi la liberté d’aller nous placer entre les baïonnettes et le peuple, les ministres nous font une réponse de sang ; loin d’être effrayés, nous déclarons responsables des événements les auteurs de tels forfaits, nous imprimons sur eux une note d’infamie éternelle. On nous refuse la milice bourgeoise, et bientôt le peuple sait l’établir de lui-même. On nous enlève des ministres chers à la nation, ils sont remplacés par des hommes qui lui sont odieux, ils osent employer des voies perfides pour nous désunir ; et notre union se cimente, et la Noblesse, qui jusque-là n’avait pas pris de parti, fait abjuration de ses odieux cahiers et se réunit à nous.
Quelle grande et mémorable suite d’événements ! Comme ils commandent l’admiration et l’étonnement des siècles à venir ! À l’égard des troubles de Paris, nous disons au Roi que le seul moyen d’y ramener la paix est de retirer ses troupes, le seul moyen de la maintenir est de rendre aux villes la milice bourgeoise.

Mais aujourd’hui la milice bourgeoise, établie un peu sur La violence, est impuissante pour maintenir l’ordre public, les troubles augmentent, la bourgeoisie de Paris s’est emparée des Invalides, des canons qui y sont renfermés ; elle s’est fait un titre précieux à la bienveillance des bons citoyens en arrachant au moins quelques Maisons au pillage, en sauvant la vie de quelques personnes. Mais qui peut répondre des événements qui vont suivre ? Le peuple, lassé du joug, secoue ses fers avec force ; les militaires, naguère soumis à une discipline, n’ont aujourd’hui d’autres vœux que ceux du peuple, d’autres intérêts que les siens, d’autre langage que le sien.

Cet appui manque donc à l’autorité, elle n’a ni la confiance du peuple ni la force ; que peut-elle donc faire ? Regagner la première, éviter d’employer la seconde, et pour cela il faut que le Roi se détermine sans hésiter à sacrifier (je ne dis pas renvoyer) les hommes qui l’entourent, à les abandonner à la justice des hommes, et, pour lui, à se jeter dans le sein des États et attendre son salut du salut public. Je ne connais que ce moyen de ramener le calme et la paix ; tout autre ne sera qu’un vain palliatif, dont l’effet sera plus ou moins durable, plus ou moins marqué, mais qui n’arrêtera pas le mal. Ces observations sont le résultat d’un examen très attentif, et des dispositions de l’Assemblée, et de celles du peuple ; elles sont le résultat de la connaissance acquise de ce que nous voulons, de ce que nous pouvons.

6 décembre 2016
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